Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 10:06

La Croix

 

Plus d’un an après l’évacuation par la force du camp de Gdeim Izik, à Laâyoune, au Sahara occidental, la situation reste tendue. Les manifestations sont interdites et le procès militaire de manifestants vient d’être reporté sine die.

 

« À Laâyoune, on vit dans un grand commissariat ! » Hassan Duihi, 47 ans, père de trois enfants, est membre de l’Association sahraouie des victimes des violations graves des droits de l’homme commises par l’État du Maroc (ASVDH), non reconnue par les autorités. Dans la ville de 200 000 habitants balayée par le vent et la poussière, les forces militaires, impressionnantes, stationnent à longueur d’année près des grands axes, des écoles, de la télévision régionale… La police est partout. Les troupes onusiennes de la Minurso, dont le mandat s’achève en avril prochain, patrouillent elles aussi, à bord de vastes 4×4 blancs. Les femmes sahraouies, drapées de couleurs vives, promènent leur ennui avec indolence.

Dans la ville de garnison cernée par huit barrages policiers, plus de la moitié de la population a moins de 20 ans et les distractions sont absentes. Tandis qu’un vent de liberté souffle sur le Maroc depuis le 20 février 2011, à Laâyoune la situation s’est crispée, la méfiance entre Marocains du Nord et Sahraouis s’est installée, affirment les militants des droits de l’homme.« Depuis le démantèlement du campement de Gdeim Izik, à Laâyoune, toutes les manifestations sont interdites ! », s’insurge Hammoud Iguilid, membre de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et militant sahraoui.

En novembre 2010, des émeutes graves ont éclaté dans la ville après un assaut donné par les forces de l’ordre pour déloger des protestataires du camp de Gdeim Izik. Les autorités marocaines parlent alors de 13 morts, dont 11 du côté des forces de l’ordre. De leur côté, les indépendantistes sahraouis dénoncent la répression et des disparitions. En outre, 23 Sahraouis qui avaient été arrêtés alors devaient passer en jugement le 13 janvier, mais le tribunal militaire qui instruit leur procès vient de reporter l’audience, sans motiver sa décision ni donner de nouvelle date.

 

CHARGE POLICIÈRE

 

Sur Laâyoune, la nuit est tombée. Un petit groupe se forme devant le local du syndicat CDT (Confédération démocratique du travail) et lance quelques slogans, bravant l’interdiction. « Ce soir, on manifeste pour avoir le droit de manifester ! », explique Lahcen Serbout, syndicaliste, résidant à Laâyoune depuis vingt-trois ans. Mais la riposte ne se fait pas attendre. Après une sommation, la police charge les manifestants, qui se réfugient au premier étage de la CDT. Dans les escaliers, des voix résonnent : « On ne veut ni El Himma ni Benkirane ! » (respectivement le conseiller du roi et le chef du gouvernement).

« Les revendications sociales de Gdeim Izik étaient justifiées, on a essayé d’apporter des solutions, explique Khalil Dkhil, wali (préfet) de la région. Le printemps arabe, c’est une maladie, aujourd’hui les gens demandent n’importe quoi, c’est une provocation ! Le problème, c’est la sécurité, on ne veut pas de casse. Avec la foule, on craint les débordements. »

Une crainte plutôt incongrue face au sit-in de femmes organisé le 13 janvier au petit matin pour demander que les 23 détenus sahraouis en attente de jugement soient présentés devant un tribunal civil et non pas militaire. Le sit-in a été violemment dispersé par les forces de l’ordre à coups de matraques. Une dizaine de femmes ont été conduites à l’hôpital, présentant des hématomes à la tête, aux bras et au niveau de la cage thoracique.

Allongée sur un tapis, dans une maison modeste, une grand-mère sahraouie de 80 ans, blessée, fait le V de la victoire. Un jeune homme la filme avec une petite caméra pour envoyer les images, via Internet, à la RASD-TV, la chaîne du Polisario.

 

« LE SAHARA VIT SUR UN BARIL DE POUDRE »

 

À Laâyoune, revendications économiques, sociales et politiques se mélangent. « On ne peut pas dissocier les problèmes, explique Hassan Duihi. Les Sahraouis, moins de 20 % de la population, sont marginalisés. Les autorités donnent des terrains, des maisons, des emplois, les produits de base sont subventionnés à hauteur de 50 %, grâce à des bons. Mais tout cela, on y a droit si on est considéré comme un bon Marocain. Si on milite pour les droits de l’homme, si on exprime des opinions indépendantistes, alors on est discriminé. »

À Laâyoune, le premier employeur est la fonction publique. Pour les jeunes diplômés, les perspectives sont limitées. Outre l’administration marocaine, il y a la pêche et les phosphates de la mine de Boukraa, à 100 km au sud. Malgré les incitations fortes, les investisseurs privés rechignent à venir s’installer. L’université la plus proche est située à Agadir, à 700 kilomètres. Si les pouvoirs publics ont investi massivement ces dernières années pour rattraper le retard, Laâyoune souffre toujours de son isolement.

« Le Sahara vit sur un baril de poudre, estime Lakhal Mohamed Salem, membre du Collectif des défenseurs sahraouis des droits de l’homme (Codesa). Tant qu’il n’y a pas de solution définitive, on craint des affrontements et une dégradation de la situation en raison des extrémismes, que ce soit le nationalisme ou l’emprise d’Al-Qaida dans la région. Il nous faut une solution démocratique. »

Mardi 17 janvier 2012 2 17 /01 /Jan /2012 17:28

L’Express

 

Poids lourd de l'économie marocaine, l'Office chérifien des phosphates (OCP) s'est engagé dans un vaste programme d'investissement. Il entend être présent dans toute la chaîne, de l'extraction de la matière première à la production d'engrais.

 

Le Maroc n'a pas de pétrole, mais il a des phosphates. Sur le site de Khouribga, au coeur de la mine de Sidi Chennane, exploitée par l'Office chérifien des phosphates (OCP), voici Marion : c'est ainsi que l'on surnomme la gigantesque dragline (1), un engin d'excavation de 3 000 tonnes, qui travaille jour et nuit, sans relâche. Aux manettes, Mohammed, très concentré, manoeuvre sous un soleil de plomb la flèche de 83 mètres. A son extrémité, un godet tiré par de lourdes chaînes charrie des tonnes de mètres cubes de terre. Il s'agit d'atteindre, 20 à 40 mètres plus bas, la première couche de phosphates sédimentaires, vestiges d'un monde marin disparu il y a quelque 60 millions d'années. Le Maroc détiendrait environ 80 % des réserves mondiales de phosphates : 85 milliards de mètres cubes, situés principalement dans les bassins miniers de Khouribga et de Gantour (proches respectivement des villes de Youssoufia et Benguerir).  

Au détour d'un terril, un engin arrache à la terre le minerai brut, chargé ensuite dans l'un des camions qui se relaient, puis transporté jusqu'au site d'épierrage. Là, la roche phosphatée est passée au crible, puis acheminée par tapis roulant jusqu'à la laverie, quelques kilomètres plus loin. Le minerai est rincé et malaxé dans des cylindres géants, enrichi jusqu'à obtention d'une poudre blanchâtre, fine comme du sable. Dans ce paysage lunaire et aride, le silence est fendu par le ronronnement des machines et la ligne d'horizon brisée par des collines artificielles, empreintes de l'activité minière. Les rares silhouettes sont celles des hommes qui s'affairent à la maintenance. Ici, tout est automatisé. Près de 80 % du phosphate brut est exporté, au départ du port de Casablanca. Le reste est acheminé par convoi ferroviaire jusqu'à Jorf Lasfar, sur la façade atlantique, pour y être transformé en acide phosphorique ou en engrais. 

 

Un "minéroduc" reliera Khouribga à Jorf Lasfar

 

Sur le bas-côté de la route principale qui conduit à la mine, de larges tuyaux attendent d'être assemblés. Ils formeront l'épine dorsale, longue de 167 kilomètres, qui reliera en 2013 la mine de Khouribga au hub chimique de Jorf Lasfar. Audacieux, ce projet de "minéroduc" réduira massivement les coûts de la logistique comme de la consommation d'eau et d'énergie. Il limitera aussi les nuisances environnementales. Ce pipeline est l'un des piliers d'un vaste programme d'investissements, étalé sur dix ans et évalué à 98 milliards de dirhams (8,5 milliards d'euros). 

Alors que les cours des matières premières agricoles ne cessent de grimper, de même que la demande d'engrais, l'OCP, en situation de monopole dans le royaume, souhaite renforcer sa présence sur l'ensemble de la chaîne, de l'extraction du minerai brut aux produits. Cette forte demande, tirée par la hausse des besoins alimentaires dans le monde, en Asie du Sud et de l'Est notamment, n'est pas près de s'éteindre. Selon l'International Fertilizer Association, les besoins en engrais devraient s'intensifier continuellement jusqu'en 2015 à l'échelle de la planète, au rythme de 2,4 % par an. Les prix élevés des céréales poussent par ailleurs les agriculteurs à augmenter les surfaces emblavées, ce qui accroît encore la demande de fertilisants. Résultat : les cours des engrais phosphatés ont explosé depuis 2006, atteignant même des sommets deux ans plus tard. En 2006, le cours du phosphate d'ammoniaque (DAP) avoisinait les 300 dollars la tonne, avant de flirter avec les 1 200 dollars en 2008, et de redescendre autour de 700 dollars la tonne fin 2011. 

C'est en 2006, alors que les cours commençaient à flamber, que Mustapha Terrab a pris les rênes de l'OCP. Ingénieur brillant, l'homme, aujourd'hui âgé de 56 ans, est diplômé de l'Ecole nationale des ponts et chaussées (Paris) et titulaire d'un doctorat en recherche opérationnelle du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Il a occupé plusieurs postes à responsabilité au Maroc et aux Etats-Unis. Dès sa nomination, il engage une réflexion stratégique sur l'avenir du groupe. Puis décide une mutation en profondeur, avec deux axes : une réduction massive des coûts, entre 30 et 40 %, et l'augmentation des capacités de production afin de répondre au déséquilibre entre l'offre et la demande. 

 

Premier exportateur mondial de phosphates

 

"Le secteur des matières premières est très cyclique ; pour nous, il s'agit surtout d'être viable dans le bas de cycle. D'où la nécessité de consacrer une grande partie de nos investissements à la réduction des coûts, afin de pouvoir résister lors des périodes plus difficiles", explique Mhamed Ibnabdeljalil, le directeur du pôle commercial de l'OCP.  

Dans le même temps, quatre nouvelles mines devraient entrer en activité d'ici à 2017. Objectif : augmenter la capacité globale de production de phosphates du groupe, de 30 à 50 millions de tonnes par an. La construction à Jorf Lasfar de quatre nouvelles usines de fertilisants DAP (le plus courant) et MAP (phosphate mono-ammonique), d'une capacité de 1 million de tonnes par an chacune, permettra par ailleurs au Maroc de tripler sa capacité de production d'engrais. Celle-ci devrait atteindre 9 millions de tonnes d'ici à 2020. 

Sous la houlette de Mustapha Terrab, l'OCP se montre également plus offensif sur le plan commercial, multipliant les partenariats qui lui permettent de prendre pied à l'étranger. En décembre dernier, l'industriel marocain a acquis 50 % du complexe industriel et portuaire de Yara, à Rio Grande, dans le sud du Brésil. La contrepartie : un approvisionnement en phosphates sécurisé. Un mois plus tôt, l'OCP montait un joint- venture avec le groupe turc Toros Tarim, afin de développer le négoce d'engrais phosphatés sur les marchés de la mer Noire, des Balkans et en Asie centrale. Le groupe prend également position en Afrique (voir l'encadré). Surtout, il affiche ses ambitions sur le marché indien, premier importateur au monde de phosphates et d'acide phosphorique. 

« Mustapha Terrab, c’est l'homme qu'il faut, au bon moment", lance Abdelkader Alouani, quinze ans de maison et directeur adjoint du pôle industriel de Khouribga. Pour la première fois de son histoire, l'OCP a lancé en septembre dernier un emprunt obligataire de 2 milliards de dirhams (174 millions d'euros), afin de financer une partie de son programme d'investissement. Transparence, responsabilité et déve 

loppement durable : le président insuffle un nouvel esprit. Il n'est pourtant pas loin le temps où l'OCP faisait encore figure de "boîte noire". Devenue société anonyme en 2008, tout en restant aux mains de l'Etat marocain (actionnaire direct à 94 % et indirectement via le groupe Banque centrale populaire), le groupe industriel publie désormais ses résultats financiers comme n'importe quelle entreprise privée. En 2010, l'OCP a réalisé un chiffre d'affaires de 46,3 milliards de dirhams (4,1 milliards d'euros). Son bénéfice a atteint 8,85 milliards (786,8 millions d'euros). Première entreprise industrielle du royaume, l'OCP assure près du quart des exportations du pays, troisième producteur et premier exportateur mondial de phosphates. Le secteur est l'un des principaux moteurs de l'économie nationale, employant quelque 20 000 personnes. Un effectif appelé à gonfler rapidement, avec l'intégration en cours de 5 800 travailleurs marocains. Inscrit dans la politique de développement du groupe, le recrutement a été accéléré en raison d'émeutes sociales, qui ont éclaté dans la ville minière de Khouribga, au premier semestre 2011.  

 

Khouribga, ville "OCP" créée de toutes pièces

 

Le groupe s'est par ailleurs engagé à former 15 000 jeunes. Sans autre perspective d'emploi que d'intégrer la mine, en raison d'un tissu économique local pas assez diversifié - la sous-traitance a été transférée à Casablanca et Safi, à une centaine de kilomètres -, les attentes des populations à l'égard de l'OCP sont énormes. D'autant que les avantages offerts sont considérables : couverture sociale, salaires plus élevés que la moyenne, infrastructures sportives et sociales. Khouribga, ville "OCP" créée de toutes pièces, au milieu de nulle part, du temps du protectorat, compte 17 sections sportives, qui vont de la natation à l'équitation en passant par le tennis et le tir à l'arc. La clinique, la salle des fêtes, le collège flambant neuf, les clubs sociaux, l'éclairage public... sont estampillés OCP. 

Aujourd'hui, les habitants attendent avec impatience de voir sortir de terre le projet de "mine verte", un chantier de 5 milliards de dirhams (440 millions d'euros) destiné à convertir les sites miniers abandonnés en ville écologique. Sur 350 hectares, le projet prévoit la construction de résidences, d'un complexe touristique et d'une pépinière d'entreprises. Une bouffée d'air frais qui tarde toutefois à venir... 

 

(1) Engin d'excavation aussi appelé "pelle à benne traînante". 

 

Vendredi 6 janvier 2012 5 06 /01 /Jan /2012 14:55

L'Express

 

Depuis près de quatre mois, Tinghir, petite ville minière du Maroc est en ébullition. Ses habitants dénoncent la mine d'argent d'Imiter accusée de polluer l'environnement au cyanure et au mercure. 

Depuis près de quatre mois, Tinghir, petite ville minière (centre est du Maroc), à 160 kilomètres de Ouarzazate, est en ébullition. Ses habitants, hommes, femmes, enfants, multiplient sit-in et manifestations pour dénoncer les agissements des responsables de la mine d'argent d'Imiter, à 30 kilomètres de là, accusés de polluer sans vergogne l'environnement au cyanure et au mercure, deux produits chimiques couramment utilisés dans le traitement de l'argent. La population réclame également une meilleure redistribution des richesses. 

La mine, située à une trentaine de kilomètres de la ville, est exploitée par la Société métallurgique d'Imiter (SMI), filiale du groupe minier Managem (holding SNI). Elle emploie près d'un millier d'ouvriers. Managem, la société mère, a enregistré une hausse de son chiffre d'affaires de 35,6 % au premier semestre de 2011. 

"Il n'y a aucun respect de l'environnement", s'indigne un militant syndical de la Confédération démocratique du travail (CDT) qui préfère rester anonyme par crainte des représailles. La nappe phréatique est touchée ! Polluée et asséchée ! Dans l'agriculture, le rendement et la qualité ont baissé. Les déchets contaminés sont laissés à l'air libre. Les habitants de la région ne profitent pas des retombées de la mine. Où sont les emplois ? Où sont les routes ? 

Depuis plusieurs semaines, environ 200 diplômés chômeurs se relaient, jour et nuit, devant le réservoir d'eau du mont Alban, pour bloquer l'alimentation de la mine qui tournerait donc au ralenti. Les discussions entamées avec la SMI et le gouverneur de la province de Tinghir n'ont pour l'instant rien donné. 

Jeudi 24 novembre 2011 4 24 /11 /Nov /2011 17:18

La Croix

 

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Dans un Maroc marqué par une méfiance absolue à l’égard de la chose publique, le possible vainqueur des élections apparaît crédible.

 

« Les autres partis politiques ne nous font pas peur... Ce que l’on craint, c’est la corruption ! Il y a beaucoup d’argent qui circule en ce moment pour acheter les voix des électeurs », lance Abdessamed Haiker, en campagne pour les législatives sous les couleurs du Parti Justice et Développement (PJD), parti islamiste modéré, possible vainqueur des élections.

Dans son modeste bureau de l’arrondissement d’Anfa à Casablanca, les militants, casquettes blanches frappées du symbole de la lampe, viennent chercher des tracts. Trois jeunes femmes, voilées, répondent aux questions des internautes sur Facebook. « Les Marocains que je rencontre sont désespérés, poursuit le candidat islamiste. Ils n’ont pas vu le changement avec les partis politiques traditionnels. Aujourd’hui, ils veulent essayer, voir ce que le PJD est capable de faire. »

Dans un Maroc aux prises avec des revendications sociales grandissantes et une méfiance absolue à l’égard de la chose publique, le parti de la lampe apparaît comme une alternative crédible sur le front de la lutte contre la corruption, la mauvaise gouvernance, les privilèges et l’accaparement de l’économie par une élite. « C’est la seule voie susceptible d’instaurer la démocratie et la justice sociale », affirme Bassima Hakkaoui, députée du PJD depuis 2002 et tête de liste nationale pour les femmes. Elle sillonne le Maroc depuis quinze jours, enchaînant meetings populaires et rencontres avec les milieux d’affaires. Après avoir fait ses classes au Mouvement Unicité et Réforme (MUR), école de pensée conservatrice et matrice idéologique du PJD, elle est aujourd’hui l’un des poids lourds du parti.

Vigilante sur l’identité marocaine et la morale, cette femme de caractère aspire à une « société saine et équilibrée » dont le fondement est la famille. « Il faut absolument que la société marocaine se modernise, mais nous devons garder nos racines, trouver un équilibre. Le modèle occidental est plein de failles : les maisons de retraite

ou l’émancipation des femmes qui conduit à l’éclatement de la cellule familiale ! L’islam est un rempart contre cela. »

Le PJD est traversé de plusieurs courants. S’il y a unanimité autour de la question de l’héritage et de l’impossible partage équitable entre frère et sœur, la question de l’avortement est débattue. Saâdedine El Othmani, président du conseil national du parti, y est favorable dans certaines conditions (viol, inceste ou malformation du fœtus). Bassima Hakkaoui lui oppose, elle, le droit à la vie.

« On ne changera rien concernant les libertés ! »

« Il y a un stéréotype qui nous guette : croire que si nous sommes au pouvoir, nous allons exiger des femmes qu’elles portent le voile, fermer les bars... On ne changera rien concernant les libertés ! » assure la parlementaire, qui dit se sentir plus proche de l’AKP turc que des Frères musulmans en Égypte.

Son électorat, le PJD le trouve parmi les classes pauvres et moyennes, avec

un ancrage dans les villes, essentiellement à Tanger, Marrakech, Casablanca et Agadir. « C’est un parti islamiste intégré, dans le jeu politique. Pas très différent d’un parti conservateur qui défend l’islam, comme l’Istiqlal (au pouvoir) » analyse Mohamed Darif, politologue. Certains, au sein de l’Istiqlal et plus largement de la Koutla (coalition gouvernementale qui regroupe des partis de gauche), n’écartent pas un accord avec le PJD, en cas de victoire de celui-ci.

À Marrakech, le PJD s’est rapproché ces dernières années des salafistes « modérés » (non djihadistes). Une stratégie qui pourrait s’avérer payante, estime Abdelhakim Aboullouz, chercheur en sociologie religieuse : « Les salafistes ont longtemps été très critiques vis-à-vis du PJD, accusé de faire de la politique politicienne. En 2008, une nouvelle alliance est apparue, après que le PJD s’est opposé à la fermeture de plusieurs maisons du Coran. » Aujourd’hui, l’appel des salafistes à voter PJD pourrait avoir une certaine influence, en raison de l’étendue de leur réseau social.

Mardi 22 novembre 2011 2 22 /11 /Nov /2011 16:26

La Croix

 

Avec la toute nouvelle Constitution, le Tamazight est devenue langue officielle. Une victoire pour une communauté longtemps dénigrée.

 

 « Quand on a su que le tamazight était désormais langue officielle au Maroc, ce fut une grande joie à la mai- son », raconte Samira Aït Said, dans un large sourire. Elle enseigne la lan- gue berbère dans une école primaire à une dizaine de kilomètres de Casa- blanca. « Mes parents sont analpha- bètes. Quand ils sont arrivés il y a trente ans, parler leur langue dans la rue, au souk ou au hammam était très mal vu. Aujourd’hui, ils ont l’impression d’être enfin reconnus, qu’on défend leur histoire et leurs racines », explique la jeune femme.

La nouvelle Constitution maro- caine, adoptée par référendum en juillet dernier, inscrit le tamazight comme langue officielle, aux côtés de l’arabe. Un acquis revendiqué de- puis longtemps par les militants de la cause berbère. Ecrasés sous le pro- tectorat français, complexés et dis- criminés par l’État marocain pendant de longues années, les Imazighen, « les hommes libres », premiers ha- bitants du Maroc, retrouvent leur fierté. Même si le changement a dé- buté il y a dix ans avec l’avènement du roi Mohammed VI.

Dans la classe de Samira, une ving- taine d’enfants jettent des mots à la volée pour décrire en tamazight une poupée de chiffon. « Moi, ce qui me plaît c’est la graphie, glisse Anas, 8 ans. Et quand je vais au bled, dans le Sud, je comprends mieux les autres. Mais mes parents se demandent à quoi ça sert. » Dans un coin du tableau, des caractères rappellent la leçon du jour et la date : 2 961, selon le calendrier berbère. Ils sont écrits en tifinagh,

alphabet de tradition millénaire, réin- troduit au Maroc il y a huit ans, par l’Institut royal de la culture amazighe (Ircam), au terme d’une âpre bataille.

L’enseignement du berbère en pri- maire est devenu obligatoire, avec pour objectif sa généralisation en 2012. Mais aujourd’hui, seuls 15 % des écoliers sont concernés. Un échec. « On manque de professeurs. Il y a clairement des résistances au sein du ministère de l’éducation, mais aussi au sein des par- tis politiques », indique Ahmed Boukouss, recteur de l’Ircam à Rabat.

 

« Tous les Marocains ont une origine berbère, mais ils l’ignorent parfois. »

 

Pour les « puristes », l’arabe clas- sique serait seul garant de la nation et de l’unicité de l’islam. Parmi eux, les islamistes, qui voient d’un mauvais œil toute référence à une civilisation antérieure à la venue du Prophète, d’essence païenne de surcroît. Craint et brocardé par les mouvements na- tionalistes et panarabes, l’adminis- tration marocaine et les médias au lendemain de l’indépendance, puis disqualifié par la politique d’arabisa- tion forcée, le tamazight peine à re- trouver sa place.

Linguiste, Fatima Sadiqi estime à 40 % la part « d’amazighophones » - 28 %, selon les chiffres du dernier recensement réalisé en 2004. À ses

yeux, l’usage du berbère est en perte de vitesse, en raison de l’urbanisation du pays et du problème de l’ensei- gnement. « On dit chez nous que ‘‘le tamazight ne donne pas de pain’.’ Pour éviter l’échec scolaire de leurs enfants, les berbérophones ne leur parlent plus la langue maternelle », regrette Rachid Raha, rédacteur en chef du Monde amazigh, l’une des rares publications consacrées au monde berbère, par ailleurs vice-président du Congrès mondial amazigh.

« L’amazighité est une vieille civili- sation qui revendique sa place. Tous les Marocains ont une origine berbère, mais ils l’ignorent parfois. Aujourd’hui, les conditions sont réunies pour en- courager la langue, mais aussi réécrire l’histoire », estime Driss Khrouz, di- recteur général de la Bibliothèque nationale du royaume du Maroc. Une histoire et une culture principalement ouverte sur le nord de la Méditerra- née, qui fait la part belle à la diversité. « L’amazighité, ce n’est rien d’autre que promouvoir un État démocratique. Et l’égalité entre régions, langues, hommes et femmes, notamment pour le partage de l’héritage », souligne Rachid Raha. Lors de l’élaboration de la Constitu- tion, les représentants amazighs ont voulu abandonner le caractère « mu- sulman » de l’État. Mais à la dernière minute, les autorités ont cédé à la pression des islamistes.

 

Samedi 5 novembre 2011 6 05 /11 /Nov /2011 16:41
Reportage Christelle Marot pour France Ô
Mercredi 2 novembre 2011 3 02 /11 /Nov /2011 21:54

L'Express

 

L'explosion démographique des villes rend plus pressants que jamais les besoins en eau et en électricité. Mais la gestion des groupes français Suez et Veolia est violemment critiquée.

 

Quelques mois après le début de la vague contestataire du printemps marocain et la publication, en avril, du rapport 2009 de la Cour des comptes, pointant de nombreux dysfonctionnements dans la gestion déléguée de l'eau et de l'électricité au Maroc, les opérateurs français sont sous pression. A Tanger, le contrat passé en 2002 avec Amendis, filiale marocaine de Veolia Environnement, est en cours de révision, à la suite d'une intervention directe de Nizar Baraka, ministre délégué chargé des Affaires économiques et générales. Cette révision doit permettre une refonte de la tarification afin de mieux l'adapter au pouvoir d'achat des usagers. Elle inter- vient alors que la gestion de Veolia Environnement fait l'objet de nombreuses critiques : abonnements trop élevés, frais injustifiés, retard dans les investissements. A Tanger, sur les 30 000 branchements sociaux prévus, seuls 10 % ont été réalisés. Les blâmes ne viennent pas que du Maroc : la fondation France Libertés, créée par Danielle Mitterrand, devrait publier dans quelques semaines un rapport particulièrement sévère sur la présence du groupe français au Maroc.

 

Des eaux saturées en rouille à cause de la vétusté

 

A Casablanca, la justice s'en mêle. Le parquet a décidé d'ouvrir une enquête préliminaire afin d'entendre un élu local qui accuse le maire de Casablanca et le PDG de la Lydec, filiale marocaine de Suez Environnement, de dilapidation de deniers publics. Lydec est en charge de la gestion de l'eau, de l'électricité et de l'assainissement dans la capitale économique du royaume - près de 4 millions d'habitants - depuis 1997, et jusqu'en 2027. Perçu comme un cadeau du Maroc fait à la France, le contrat, de gré à gré, passé sous le règne du roi Hassan II a été révisé en 2007, sous la pression des élus. Dans son rapport 2009, la Cour des comptes relève que Lydec n'a pas respecté ses engagements en matière d'investissement durant la première décennie du contrat. L'institution mentionne également l'existence de quartiers desservis par des eaux saturées en rouille, en raison de la vétusté des réseaux. Des conclusions qui ont donné du grain à moudre au mécontentement social porté par le mouvement du 20 février. Les dirigeants de Lydec rétorquent de leur côté que la plupart des remarques ont été prises en compte dans le contrat révisé de 2008.

"C'est un peu tard, proteste Mehdi Lahlou, économiste, président de l'Association pour un contrat mondial de l'eau (Acme) au Maroc. D'autant que certaines erreurs relevées par la Cour des comptes ne peuvent plus être corrigées. Nous sommes devant le fait accompli ! Ainsi, Lydec ne devait commencer à distribuer des dividendes qu'à partir de 2008. En réalité, ils ont été versés dès 2003, pour atteindre 600 millions de dirhams (53 millions d'euros) fin 2007. Et les investissements ont été révisés à la baisse. Même si Lydec n'est pas seule en cause, on a vu ce que cela a donné lors des fortes inondations, l'hiver dernier !" 

"Lorsque l'on veut s'attaquer à Mohamed Sajid [le maire de Casablanca], on s'attaque à Lydec, se défend un responsable de la Lyonnaise des eaux de Casablanca. Parce que l'eau, l'électricité, cela touche tout le monde. Cette question est instrumentalisée. Les gens oublient la situation d'où l'on part. En France, il y a des investissements publics et des financements disponibles. Au Maroc, on nous demande de rattraper les pays du Nord dans des temps très réduits." 

Quand en France, la délégation de service public peut prendre la forme de l'affermage, qui sous-tend la réalisation par les pouvoirs publics des grands travaux d'investissement, au Maroc, la gestion de l'eau est confiée en concession à des opérateurs privés étrangers. A eux, alors, de construire les infrastructures nécessaires. Une "bizarrerie", relève Claude de Miras, économiste à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) à Rabat. "Bizarrerie" encouragée par la Banque mondiale dans les années 1990. Au Maroc, la délégation de service public, avec quatre concessions, à Casablanca, Rabat, Tanger et Tétouan, concerne la moitié des volumes et services d'eau, d'électricité et d'assainissement du pays.

 

80 000 branchements sociaux

 

"Dans ce secteur, les investissements sont très lourds, s'étalent sur le long terme. Sur les plans technique et financier, les opérateurs privés n'ont pas intérêt à endosser une telle charge. C'est pourquoi, nous plaidons pour un retour de ces services dans le giron public", assène le président de l'Acme Maroc. Pour la seule agglomération de Casablanca, les investissements nécessaires sont évalués à 16 milliards de dirhams (1,4 milliard d'euros) sur la période 2007-2027.  

Alors que les besoins en eau et en électricité sont pressants, l'explosion démographique des villes complique la donne. Selon les prévisions des Nations unies, le Maroc devrait compter plus de 40,3 millions d'habitants en 2025 (32 millions d'habitants aujourd'hui), avec un taux d'urbanisation de 70 % (57 % aujourd'hui). Le contexte implique aussi de tenir compte du délabrement des réseaux anciens, de la persistance des poches de pauvreté, des changements climatiques. "L'équation est complexe, souligne Claude de Miras. Nous sommes dans des villes extrêmement dynamiques, qui ont un énorme besoin d'infrastructures. Il faut faire très vite. C'est un véritable défi pour les opérateurs privés et l'administration, qui doivent apprendre à travailler ensemble. Les rythmes de croissance urbaine font que les analyses, les montages sont très vite dépassés. On ne peut pas flinguer le privé, sous prétexte que les objectifs ne sont pas réalisés ! C'est un combat qui ne sert pas les populations." 

Dans la région du Grand Casablanca, la filiale de Suez Environnement a pour obligation de réaliser près de 80 000 branchements sociaux dans des quartiers "non réglementaires", c'est-à-dire en dehors des plans d'urbanisation publics. Et c'est à l'autorité locale de désigner les ménages bénéficiaires, sur fond de problèmes fonciers et d'informations parcellaires. Cette situation, expliquerait largement, selon l'IRD, le retard dans l'accès à l'eau et à l'électricité pour les quartiers périphériques. Le projet s'élève à 1,6 milliard de dirhams (140 millions d'euros). Chaque ménage est mis à contribution, à hauteur de 20 % environ, soit une participation d'environ 5 000 dirhams (455 euros) pour obtenir le raccordement à l'eau et l'électricité. 40 % de ces branchements sociaux seraient réalisés. 

Dans les villes des pays émergents comme au Maroc, le principe l'"eau paie l'eau", à savoir le paiement par les usagers des dépenses de distribution et d'assainissement paraît peu réaliste. Mais alors, où trouver l'argent ? "En réalité, c'est l'électricité qui paie l'assainissement. En cela, le modèle marocain est intéressant, mais il a ses limites", indique Claude de Miras. A terme, il faudra sans doute réfléchir à des financements longs pour répondre aux besoins. Une question qui tarde à être débattue. 

 

 

Mardi 18 octobre 2011 2 18 /10 /Oct /2011 14:33

L'Express (édition internationale)

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Sous la pression internationale, l’Etat veut faire diminuer la production. Au cœur de la région rifaine de Ketama, capitale du chanvre, les paysans font de la résistance.

 

Regard mi-sérieux, mi-amusé, Hamza, 10 ans, désigne d’un geste les champs de cannabis en contrebas du chemin caillouteux. « Plus tard, je ferai du kif ! Comme mon père ! » Dans son dos, un troupeau de chèvres dégringole entre les broussailles. « Ici, on ne va pas beaucoup à l’école ! pouffe le gamin. L’hiver, à cause de la neige, les professeurs ne viennent pas. »

Au loin, dans la fraicheur du soir, un groupe de femmes arrachent puis ligotent, en minces fagots, les tiges feuillues. Sur le toit des maisons traditionnelles, faites de pierre et d’argile, les plants vont sécher plusieurs jours, puis ils seront battus sur un linge tendu, en guise de tamis. On obtient ainsi une poudre résineuse d’un brun clair, pressée puis agglomérée en pains de 100 grammes à un kilo, revendus à des intermédiaires pour approvisionner les marchés locaux et européens.

Le bourg où vit Hamza est situé à une cinquantaine de kilomètres de Taounate, dans le Nord-Ouest du Maroc. Le paysage sauvage, rappelle par endroits, celui de la Corse. Le long de la nationale qui serpente entre les montagnes, les champs de cannabis s’étendent à perte de vue. Plus au sud, apparaît le village perché de Tleta Ketama. C’est ici, 2400 mètres d’altitude, que l’on récolte le meilleur des haschichs, le « sakouia ».

Mohamed, la trentaine, arpente les terres familiales. Sa haute silhouette se perd entre les pieds de cannabis encore bien verts. Certains atteignent près de deux mètres de hauteur. Il faut 100 kilos de cannabis pour obtenir un kilo de résine. « On produit 10 kilos par an, ce qui nous procure 150 000 dirhams à l’année (environ 13 000 euros), explique t-il. Mais le kif, cela fait vivre toute la famille, soit quatorze personnes ! Sans compter la paie des ouvriers et l’engrais ». Un camion de phosphates revient environ 5 000 dirhams (436 euros). « Au bout du compte, il ne nous reste pas grand-chose », soupire l’homme. Lui rêve d’épouser une Française et de quitter le Maroc : « La vie est trop dure, par ici. »

Dans les communes rurales de Ketama, en plein cœur du Rif berbère, 70% des habitants, soit quelques 100 000 personnes, survivent grâce au kif : une pratique ancienne qui s’explique aussi par l’attachement des paysans à leur terre. « Vendre sa terre ici, c’est honteux, c’est comme vendre ses origines. Si tu fais une chose pareille, tu dois partir ! », lâche Zouhir, l’ainé et le seul de sa famille demeuré à Issaguen – le nouveau nom de la ville de Ketama - pour veiller sur les « affaires ». Le reste de la famille a déménagé à Tétouan, plus tranquille.

Au Maroc, Ketama-Issaguen est le fief historique de la culture du cannabis. Dans cette région rebelle et fière, qui n’a jamais cessé de s’opposer au pouvoir central, on cultive cette plante aux effets psychotropes depuis le VXe siècle. Au XIXe siècle, confronté à une fronde des habitants, le sultan Moulay Hassan Ier, avait, afin de calmer les esprits, autorisé officiellement par dahir (décret royal) cinq douars (hameaux) des tribus des Ketama, des Beni Seddate et des Beni Khaled, à cultiver du cannabis pour leur propre consommation. A l’indépendance, en 1956, le roi Mohammed V – grand-père de l’actuel souverain – interdit dans un premier temps la plante. Mais devant la colère des Rifains, il fait rapidement marche arrière. Le cannabis sera officiellement « toléré » dans les cinq douars « historiques ». Depuis, non seulement on continue à produire du haschich dans les champs qui entourent ces cinq villages mais la culture du cannabis s’est largement étendue en dehors de ces limites « permises », jusqu’à Chefchaouen et Larache.

Il y a huit ans, selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), le Maroc était le premier producteur mondial de cannabis, avec 3 070 tonnes obtenues à partir de 134 000 hectares de terres cultivées. Après la publication de ce rapport, les autorités marocaines ont accentué la répression, sous la pression de l’Union européenne. En 2005, seules 1 066 tonnes étaient récoltées, cultivées sur 72 500 hectares. Mais la même année, l’antenne marocaine de l’ONUDC est fermée, sans explications. Depuis, aucune enquête de terrain n’a été conduite. Dans son rapport 2010, publié en juin dernier, l’ONUDC estime à 877 tonnes la quantité de haschich récolté, sur 60 000 hectares, en 2008, tandis que les surfaces cultivées seraient tombées à 47 500 hectares l’année suivante. Dans le même temps, le bureau des Nations unies relève que les exportations du Maroc vers le Vieux Continent sont restées à peu près au même niveau.

 

Liberté provisoire

 

Si globalement, les surfaces cultivées ont diminué entre Chefchaouen et Larache, les habitants de Ketama opposent davantage de résistances. « Ici, rien d’autre ne pousse », affirme Abdul, le cousin de Zouhir, balayant du regard les paysages escarpés, à quelques kilomètres d’Issaguen. Sur les parcelles rocailleuses de 3 à 4 hectares en moyenne, l’irrigation est pratiquée à tour de rôle. « On ne peut pas avoir de bétail, à cause de l’hiver trop rude, et le manque de fourrage ». L’Etat ferme les yeux. « Ce n’est pas interdit. Les champs sont en bordure de route ! Mais ce n’est pas non plus légal. D’un point de vue historique, les populations ont le sentiment d’avoir raison », explique Abderhamane Hammoudni, président de Moulay Hamid Cherif, l’une des communes de Ketama. « Ici, les gens pensent qu’ils sont en liberté provisoire », ajoute t-il, déposant du kif à priser sur le dos de sa main. Cet élu de l’Istiqlal – le parti du Premier ministre - possède lui-même quelques hectares de cannabis, exploités par son fils.

Des efforts ont bien été faits, ici et là, pour inciter les paysans à s’orienter vers d’autres productions, mais sans résultat. Il n’est pas facile de trouver des cultures de remplacement qui permettent de dégager un revenu équivalent.

« Dans les années 1990, poursuit Abderhamane Hammoudni, on a essayé d’importer des vaches et des chèvres. Puis on a arrêté. Il faudrait essayer autre chose, de la vigne par exemple. Mais pour cela il faut des aides de l’Etat. Une vigne ne donne qu’après trois ou quatre ans. Que feront les paysans pendant ce temps ? »

Jeudi, jour de marché à Ketama-Issaguen. Regard brillant et sourire abîmé, Abdellatif, 25 ans, remballe ses marchandises. « Les légumes viennent de Fès. On n’en trouve pas par ici (…) Moi, je fume 4 grammes de kif par jour. Sans cela, je ne peux pas travailler », s’exclame-t-il en riant. Dans cette bourgade aux allures de western, dont les femmes semblent absentes, les voitures sillonnent la rue principale, bordée de cafés et de rôtisseries.  On compte aussi trois stations services, deux agences bancaires, quelques épiceries… et un hôtel quatre étoiles flambant neuf. « Le propriétaire est de la région », indique le barman de l’hôtel, qui refuse d’en dire davantage. Sur les étagères de verre derrière lui : des dizaines de bouteilles de sirop de toutes les couleurs. A Issaguen, on ne vend pas d’alcool, même si tout le monde sait comment s’en procurer au marché noir.

Depuis quelques temps, l’Etat marocain fait preuve d’une plus grande vigilance. Il devient plus difficile pour les petits producteurs de vendre leur cannabis en dehors du marché local. En revanche, les gros trafiquants ne sont pas vraiment gênés. « Avant, les paysans en profitaient plus, maintenant le commerce est réservé aux “grosses têtes” », affirme Abdellali, un jeune homme d’une vingtaine d’années, casquette bleue vissée sur la tête. Dans la région, un gramme de cannabis se vend entre 10 et 15 dirhams. En France, le prix est multiplié par 6 ou 7. « Les élus promettent des terres, des hôpitaux, des routes, mais ils ne font rien, poursuit Abdellali. « Le business ne profite qu’à quelques-uns. Nous, on voudrait que les têtes tombent et ne plus avoir à nous contenter des miettes », renchérit Mohamed, marchand de poissons et père de trois enfants. Les « grosses têtes » ? Dans la petite ville d’Issaguen, où tout le monde se surveille, personne ne veut donner de noms précis. Les habitants évoquent à mots couverts des personnalités liées à l’armée et des hommes d’affaires de Casablanca.

Depuis quatre à cinq ans, l’arrivée de drogues dures, comme la cocaïne et l’héroïne, a quelque peu changé la donne. « Des intermédiaires viennent de Colombie avec de la cocaïne comme monnaie d’échange, affirme Hafid, un autre commerçant. Les « gros » peuvent commercer comme ils veulent. Ce sont les petits mafieux qui se font attraper. Et ceux qui sont arrêtés, ne dénoncent jamais ». Dans la région de Ketama, le silence est d’or. Et les rares personnes à oser évoquer la question du cannabis risquent les ennuis. « Ayyad Hadrami, le président d’une association de développement local à Tlata Ketama, a été condamné à dix ans de prison, en 2009, raconte Hafid, pour avoir voulu défendre les droits des paysans.

Abderhamane Hammoudni, l’élu de l’Istiqlal, estime que la « question du cannabis serait plus facile à traiter au Maroc si la situation était plus claire en Europe ». Il évoque les cas de dépénalisation partielle aux Pays-Bas ou en Suisse. Nombre de paysans du Rif espèrent que les Européens s’engageront sur la voie de la dépénalisation. « L’Etat marocain pourrait alors acheter la production », se prend à rêver Zouhir, le paysan de Ketama.

 

Lundi 3 octobre 2011 1 03 /10 /Oct /2011 20:51

Reportage Christelle Marot pour France Ô

Mardi 13 septembre 2011 2 13 /09 /Sep /2011 17:51

Econostrum

 

Plus de deux mois après l’approbation par référendum d’une nouvelle Constitution, le mouvement du 20 Février est de retour dans la rue.

 

Après la trêve estivale, des milliers de manifestants ont défilé dans les quartiers populaires de plusieurs grandes villes du royaume. Porté par une poignée d’irréductibles, le mouvement semble s’essouffler, tandis que se profilent des élections législatives anticipées, programmées le 25 novembre prochain.


« Il y aura un avant et un après le 20 Février », affirme Omar Balafrej, président de la Fondation Abderrahim Bouabid. « C’est un changement sociétal. Une partie de la jeunesse, même si elle reste minoritaire, est sortie dans la rue pour dire non, tout ne va pas si bien, contrairement à ce que le pouvoir marocain laisse entendre. Elle s’est levée pour prendre son destin en main. Cette jeunesse, issue essentiellement de la classe moyenne, ne veut pas émigrer, mais changer les choses de l’intérieur (…) C’est quelque chose d’assez extraordinaire, quand on connaît la dépolitisation de la vie marocaine ces dix dernières années », analyse le militant.


Le mur de la peur est tombé. Depuis, la contestation sociale s’amplifie. Pour calmer les revendications, le gouvernement marocain a accepté de revaloriser les salaires des fonctionnaires et de recruter plusieurs milliers de diplômés chômeurs. Dans le même temps, les dépenses de compensation, destinées à contenir le prix des denrées de base, ont explosé. Elles devraient atteindre 45 milliards de MAD à la fin de l’année 2011 (3,9 milliards €), soit une hausse de 50%.

Dans ce contexte, l’élaboration de la loi de finances 2012 est un casse tête, rendu plus ardu encore par les turbulences de la zone Euro et la crainte d’une récession économique mondiale.

Le tourisme a souffert du printemps arabe. La bourse de Casablanca est en recul, de plus de 8,5% depuis le début de l’année. De leur côté, les investissements directs étrangers ont baissé de 13,8% à 10, 82 milliards de MAD (950 millions €), entre janvier et juillet 2011.

Pour autant, la croissance marocaine reste soutenue, grâce au boom des phosphates et à une pluviométrie favorable. Elle devrait s’établir à 4,5% en 2011.


« Mais que se passera t-il en cas de sécheresse ou si le Maroc subit à son tour la crise ? », interroge Omar Balafrej. « Malgré le 20 Février et le vote de la nouvelle Constitution, sur le fond, la classe politique et les élites n’ont pas pris pleinement la mesure des problèmes. Le Maroc connaît trop d’inégalités et d’injustices sociales. Et comme la classe politique actuelle n’est pas légitime, qu’elle a perdu la confiance des Marocains, le risque d’affrontements plus durs existe (…) On entend des revendications aujourd’hui qui ne sont pas tenables et montrent à quel point le désarroi est grand chez certains ». 


A la rentrée, le gouvernement d’Abbas El Fassi a remis sur le tapis le projet de création d’une indemnité pour perte d’emploi, un dossier évoqué pour la première fois en 2004. La création d’un impôt sur la fortune est par ailleurs évoquée. Sur fond de campagne électorale, ces promesses laissent rêveur.

Journaliste presse et reporter d'images indépendante, spécialiste de l'Afrique, je réside au Maroc depuis 2007.

Publications et reportages pour France Ô, L'Express, La Croix, Econostrum, New African, African Business, etc.  

 

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