Samedi 13 février 2010 6 13 /02 /Fév /2010 16:27

L'Express (édition internationale)

 

agadir6ha.jpg« Yachech, mon quartier, commençait ici.  Il a été rasé à 95% soupire Lahcen Roussafi, petit homme vif, ancien cadre, à la retraite, de l’Office chérifien des phosphates. Yachech comptait alors  entre 6 000 et 7 000 habitants. Seuls restent aujourd’hui les vestiges d’une maison en ruines, quelques palmiers et des eucalyptus. Lahcen Roussafi s’arrête sur le chemin caillouteux, le regard grave perdu dans le vague. « Cela a été un tel choc, je n’ai pas pleuré pendant 25 ans. J’ai perdu tellement d’amis, j’ai regretté de ne pas avoir su les pleurer ! » lâche t-il, la voix étranglée par l’émotion.

Il était un peu moins de minuit, ce 29 février 1960, en plein mois de ramadan, lorsque la terre d’Agadir s’est mise à trembler. En une quinzaine de secondes, la quasi-totalité de la ville ancienne, faite de mauvaises constructions en terre et en pierre, est dévastée. La ville nouvelle est, elle, ravagée à 60%. Des hôtels du bord de mer et de nombreux immeubles construits des années 1950 s’écroulent sous le choc. La magnitude du séisme n’est pourtant que de 5,7 (celle du 13 janvier dernier à Haïti  était de 7, 3) sur l’échelle de Richter. Mais les malfaçons et l’absence de ferraillage ont rendu les constructions fragiles. Quand le jour se lève, les survivants ont une vision d’apocalypse.

 « J’avais 17 ans. Je vivais avec ma mère et ma sœur dans une petite maison en pisé. Nous étions très pauvres et ma mère louait l’une des pièces à une famille de 9 personnes pour gagner un peu d’argent, raconte Lahcen Roussafi. Quand le séisme s’est produit, nous avons cru que c’était la fin du monde. Nous avons été réveillés par un grondement qui venait de la terre et nous nous sommes retrouvés, hébétés, le ciel au dessus de la tête. Le mur et le toit de la maison s’étaient effondrés sur les locataires. Ils sont tous morts. Au début, il n’y eut que le silence, la poussière, puis on a commencé à entendre les cris et les pleurs des gens».

Selon les estimations, la catastrophe aurait fait 15 000 morts, soit plus du tiers de la population de l’époque, ainsi que des milliers de blessés. Les cadavres retrouvés, certains plusieurs mois après le séisme selon la progression des fouilles, ont été ensevelis dans les trois cimetières de la ville- ,musulman, juif et chrétien- ou dans les fosses communes. Mais de nombreux corps sont demeurés emprisonnés sous terre, notamment sur le site de la Casbah d’Agadir Oufella (la ville haute) au nord-ouest de l’agglomération. Foulée chaque jour par les touristes, la casbah, qui surplombe la ville, est devenue une pauvre attraction, battue par le vent. Des antennes ont été installées. Le sifflement des ondes radio emplit l’air.


« Quand nous sommes rentrés, il n’y avait plus rien »

Jadis chauffeur de taxi, Mohamed Rebani, 75 ans, arpente lentement les travées désolées du cimetière musulman. Au loin, un ciel métallique menace d’éclater. Originaire de l’ancien village de pêcheurs de Founti, il a perdu la moitié de sa famille dans le tremblement de terre. Las et pudique, Mohamed se réfugie derrière ses lunettes de soleil. « Le tremblement de terre, j’y pense tous les jours », murmure t-il. A ses côtés, un ami, Taitay Bihi, ancien chef de cuisine. Lui avait 20 ans. Avec son père et son frère, il se trouvait à l’extérieur de la ville  lorsque la terre a tremblé. « Quand nous sommes rentrés, il n’y avait plus rien », explique t-il, bouleversé. De fines gouttes de pluie crépitent sur les graviers. Les paumes tournées vers le ciel, les deux hommes récitent une prière.

Artiste plasticien cosmopolite, au verbe provocateur, flanqué de son éternel béret noir, Abdellah Aourik, originaire de Talborjt, est connu comme le loup blanc par les Gadiris. Dans son atelier de la zone industrielle, l’homme vient de passer la nuit à ébaucher au crayon noir sur une toile le souvenir tragique qu’il garde de ce 29 février. « Je rentrais du cinéma, j’avais hésité à rester dormir dans la mosquée pour ne pas subir la colère de mon père car il était tard, avant de changer d’avis. A peine m’étais-je éloigné que la mosquée s’est effondrée, explique Abdellah en désignant le tableau. Ce fut terrible, j’étais au milieu de la rue, la terre tremblait et pendant quelques instants j’ai cru être le seul survivant sur la terre. J’ai appelé ma mère. Et soudain, j’ai pensé à tous ces crayons, je me demandais quoi en faire (…) Depuis lors, je n’arrive pas à m’en remettre, je crois que mon horloge interne s’est arrêtée à ce moment là ». Incapable de retrouver son chemin parmi les décombres, les gravats  et la poussière, le garçon de 14 ans est embarqué au petit jour avec d’autres gamins égarés par les militaires venus porter secours. Direction : l’orphelinat de Casablanca. Abdellah Aourik sera envoyé quelques semaines plus tard dans une famille belge catholique à Aywaille dans la province de Liège, comme quelques 300 autres enfants d’Agadir. Ce n’est qu’un an plus tard, qu’il apprendra que sa famille proche a survécu.

Lors de cette nuit tragique du 29 février, les premiers à intervenir son les militaires de la base navale française d’Agadir, vite rejoints par des marins hollandais, puis par des militaires américains.  Les chalutiers espagnols au large du Maroc ont donné l’alerte. Le roi Mohamed V- le grand père de l’actuel souverain- est sur place le lendemain. Un roi terriblement affecté qui s’engage auprès des Gadiris à reconstruire la ville.

L’organisation des secours, coordonnée par les forces armées royales, s’organise autour du prince Hassan II. Beaucoup de Marocains des environs affluent avec des engins agricoles pour prêter main forte. L’aide internationale est massive. Le chergui, ce vent chaud venu du désert, souffle sur la région. Les températures avoisinent les 40 degrés. Au bout de quelques jours, Agadir est évacuée et mise en quarantaine : les corps en décomposition font craindre une épidémie. Sur le site de la casbah, difficile d’accès, l’ordre est donné de déverser de la chaux et de passer les bulldozers. Ailleurs, les fouilles se poursuivent. Les survivants sont accueillis dans des campements à une quinzaine de kilomètres de la ville.

Fils du médecin chef de la province d’Agadir de l’époque, Jean-Pierre Farrié, aujourd’hui établi dans le sud de la France, se souvient du séisme et les jours qui ont suivi. Ce soir là, ses parents sont chez des amis et le jeune homme de 17 ans est seul à la maison avec ses deux jeunes frères : « C’était la veille du mardi gras, j’étais dans la salle de bain contiguë à leur chambre. Soudain, il y eut un vacarme effroyable, les lumières se sont éteints. Le plafond est tombé. J’ai eu cette sensation étrange de fatalité. Comme si j’avais toujours su que cela devait arriver. Puis j’ai paniqué. J’entendais quelqu’un hurler et me suis rendu compte que c’était moi !  Je suis rentré dans la chambre, j’ai pris mes deux frangins et on s’est frayé un chemin parmi les décombres de la chambre et du couloir, jusqu’à ce que l’on puisse pousser une petite porte qui donnait dans le jardin ». George Farrié, le médecin chef, rejoint rapidement l’hôpital. Il ordonne aux infirmières affolées, éclairées par les phares de deux autobus, de sortir les blessés, ainsi que les tables à pansements et les médicaments. Les blessés sont à peine évacués que l’hôpital, situé sur une petite colline, s’effondre comme un château de cartes. Lorsqu’il quitte la ville en ruines le lendemain, Jean-Pierre, qui deviendra par la suite journaliste à la Dépêche du Midi, garde une vision d’horreur : sur trois kilomètres, des cadavres figés dans des postures incroyables, les yeux ouverts, déposés de chaque côté de la route. En 1960, près de 3 000 Français résidaient à Agadir. Beaucoup périrent et la plupart des survivants quittèrent le Maroc peu à près.

La communauté juive qui comptait alors quelques 2 500 personnes est elle aussi durement frappée : 1 700 personnes auraient péri. Alors étudiant en télécoms à Rabat, âgé de 19 ans, Simon Levy est intervenu comme secouriste. « Les secours ont duré huit à dix jours. On travaillait avec des masques. C’était très difficile car il faisait très chaud (…) Toute la journée, on entendait les gens crier, les chiens aboyer, il fallait donner la priorité aux enfants, soigner les blessés, c’était terrible », raconte l’ancien député d’Agadir, les larmes aux yeux. Installé dans le salon de la maison cossue des Levy, Albert Benabou, l’ami de la famille, se sert un café. Il retrace calmement, presque machinalement, les événements de cette tragique nuit de février : « C’était une très belle nuit, j’avais 19 ans, je me rendais au cinéma pour voir un film d’Elvis Presley avec les copains. Nous sommes sortis vers 23h30 environ, nous marchions tranquillement dans la ville nouvelle où se trouvait le cinéma Marhaba. Je n’ai pas eu le temps de rentrer, la terre a commencé à bouger (…) Je suis resté bloqué, accroupi toute la nuit. Au lever du jour, je me suis rendu chez moi. Malheureusement, quand je suis arrivé, il n’y avait plus rien. Mes cinq frères, mes deux sœurs, mon père et ma mère, ils étaient tous décédés». Recueilli par des amis, Albert Benabou ne quittera pas Agadir. Il lui faudra huit mois pour récupérer les restes de ses proches et les enterrer. Lui, l’unique rescapé de la famille, s’est battu pour survivre au traumatisme : « C’était marche ou crève. Il fallait avancer. C’était ça ou j’étais foutu (…) S’il y a une date que je n’oublierai jamais, c’est celle de mes fiançailles, le 17 septembre 1962.  Pour la première fois depuis le séisme je vivais quelque chose de positif. Cela a été le point de départ de ma nouvelle vie ». 

Cinquante ans après la catastrophe, la ville, qui s’est déplacée vers le sud a bien changé. Les constructions modernes des années 1960, réalisées notamment par les  architectes Zevaco et Azagury inspirés par l’école du Corbusier, occupent le centre ville. Faites de béton brut apparent dans le respect des normes  antisismiques, elles avaient pour objectif de rassurer les habitants. La ville nouvelle s’est ensuite étendue.  Mais aujourd’hui, la pression immobilière est forte. Un habitat précaire occupe le flanc de la montagne, le long de la route qui mène à Marrakech. « Les normes strictes de construction s’appliquent sur l’ancien Agadir. Dans les piémonts, c’est l’anarchie. On a laissé faire pendant plusieurs années» fulmine Tariq Kabbage, le président USFP (socialiste) du conseil communal d’Agadir. Ce qui fait craindre une nouvelle catastrophe si par malheur terre devait de nouveau trembler. 

 


Faut-il remuer le passé ?

Faut-il organiser des fouilles sur le site de la casbah ? Cinquante ans après le séisme, la question se pose toujours. « Culturellement, la question est délicate, souligne Mohamed Bajalat, conseiller municipal en charge du patrimoine, de la commémoration et de la reconstruction d’Agadir. Nous devons en discuter avec les associations, préparer les gens…» Les avis sont partagés. Certains vont valoir qu’ainsi on cessera de « marcher sur les morts » en visitant le site, l’un des préférés des touristes.  D’autres au contraire refusent que l’on remue le passé. Et d’autres revendiquent d’anciens titres de propriété... Laissé en friche, le plateau de Talborjt pourrait être transformé en jardin botanique, si les autorités municipales et la wilaya trouvent un terrain d’entente. A défaut, la ville, en pleine frénésie immobilière, pourrait rependre ses droits. « On nous a déjà pris l’ancienne Agadir, qu’on nous laisse au moins cette mémoire là ! », s’insurge Mohamed Bajalat.

Jeudi 14 janvier 2010 4 14 /01 /Jan /2010 21:58

L'Express (édition internationale)

 

Gestion de l’eau et des déchets, énergies renouvelables, lutte contre la pollution : le royaume joue la carte de l’environnement.

 

DSC 0325L’écologie au service du développement ? Le royaume veut y croire. C’est au Maroc que sera célébrée cette année, le 22 avril, la Journée de la terre. A cette occasion, une Charte de l’environnement et du développement durable, calquée sur le modèle français, sera signée en présence du roi. Si elles approuvent le principe d’une telle charte, les associations de défense de l’environnement restent cependant perplexes. D’autant qu’elles n’ont pas été consultées.

« Jusqu’ici, ni le gouvernement ni les entreprises marocaines n’ont réellement manifesté d’intérêt pour l’environnement. Cette Charte est donc une bonne surprise. Mais nous aimerions participer à son élaboration. Or nous n’avons aucune information » indique Moundir Zniber, qui préside l’association Pour un Maroc vert et dirige Maroc Dômes, un cabinet conseil en développement durable. Un point de vue que partagent Brahim Abouelabbes, le président de l’Association marocaine pour l’écotourisme et la protection de la nature (AMEPN) et Abdlehadi Bennis qui anime le club environnement de l’association Ribat Al Fath pour le développement durable.  Le secteur associatif aura la possibilité de donner son avis sur le texte, affirme cependant le directeur général du Centre de développement des énergies renouvelables (CDER), Saïd Mouline. La Charte, promet-il « sera présentée très prochainement au public » et « un site internet spécialement créé » pour recueillir les avis.

Pour les défenseurs de l’environnement marocains, les urgences sont multiples : l’eau, d’abord, accaparée à plus de 85% par l’agriculture, qui en gaspillerait près du tiers, dans un contexte de sécheresse de plus en plus prononcé ; une mauvaise utilisation des pesticides et des engrais vendus à prix coûtant aux paysans ; la pollution des sols et de la mer ; la perte de la biodiversité. Les associations s’inquiètent aussi d’une politique pas toujours cohérente dans la mesure où certains plans sectoriels contredisent la volonté affichée d’intégrer la dimension écologique…

Force est de constater cependant que, du coté des entreprises, le changement de ton est radical depuis quelques années. La Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) a labellisé une vingtaine de grandes sociétés pour leur engagement social et environnemental. Et les pouvoirs publics ont multiplié les incitations. « On commence par sensibiliser, puis on met en place des outils d’accompagnement. La réglementation n’intervient qu’en dernier ressort. Et même si nous devons y recourir, il ne s’agit pas d’appliquer les règles les plus strictes observées ailleurs. L’intention n’est pas de mettre en difficulté les entreprises », souligne le directeur du CDER, qui est également président de la commission environnement à la CGEM.

Le CDER a créé en 2000, avec le ministère de l’Industrie, un Centre marocain de production propre, afin d’aider les entreprises à déterminer leur degré de pollution. L’arsenal juridique se met en place : cinq lois ont été promulguées concernant l’eau, l’air, les déchets, les énergies renouvelables et les études d’impact. D’autres, sur l’efficacité énergétique ou le littoral, sont en cours d’élaboration. L’élimination totale des sacs en plastique est prévue pour 2013. « Après, il faut être sur le terrain et pouvoir contrôler !» convient Saïd Mouline.

Aujourd’hui, la politique environnementale du pays s’articule autour de quatre grands programmes : l’assainissement liquide et l’épuration des eaux usées (4, 4 milliards d’euros à l’horizon 2020), le traitement des déchets (3, 6 milliards d’euros à l’horizon 2020), la lutte contre la pollution atmosphérique et la prévention des risques industriels.

Côté assainissement, l’objectif est de doter 330 villes en stations d’épurations d’ici 2020. Pour l’heure, seules 24 existent, tandis que 9 sont en cours de réalisation. La station de traitement des eaux usées de Marrakech, qui sera totalement opérationnelle fin 2010 (la première tranche est en service depuis fin 2008), produit déjà du biogaz, à travers la récupération des boues par des digesteurs. Auparavant, les eaux usées étaient déversées directement dans l’oued à l’entrée de la ville. Mais déjà, l’infrastructure en place est quasiment saturée. « Il en faudrait une autre d’une taille presque équivalente », indique Yann Thépot, responsable de la station pour le groupe Suez Environnement, gestionnaire de la première tranche du projet. Suez est par ailleurs en phase de négociation finale pour la construction de la station d’épuration de Casablanca, qui devrait voir le jour d’ici deux ans. En attendant, les eaux traitées biologiquement finissent en mer, à 5 kilomètres au large des côtes.

Pour les déchets, l’objectif est d’atteindre un taux de collecte de 90% contre 70% actuellement, et de développer la filière de « tri-recyclage-valorisation », à l’instar d’Oum Azza opérationnelle depuis 2007. Dimensionnée pour recevoir 700 000 tonnes de déchets par an, issus des communes de Rabat, Salé, Témara et des environs, Oum Azza, gérée par Segedema, filiale du groupe français Pizzorno Environnement, se veut la plus grande décharge contrôlée du continent. Et la seule au Maroc à valoriser les déchets.  « Contrairement à ce qui a été rapporté parfois, il n’y a pas pollution des nappes phréatiques (…) Nous sommes contrôlés strictement tous les quinze jours, les résultats d’analyse sont publiés », indique Gérard Prenant, directeur général de la Segedema. En projet : la récupération du méthane issu de la fermentation des déchets pour produire du biogaz. Lequel serait ensuite brûlé pour produire de l’électricité, revendue à l’Office national d’électricité. La Segedema table sur 2 mégawatts d’électricité, soir 50 000 tonnes équivalent CO² évités par an. Ailleurs, les décharges sauvages pullulent. Il en existerait environ 300. Un problème urgent à régler », selon le responsable de la Segedema.

Autre volet, celui des énergies renouvelables. « Le Maroc a pris le taureau par les cornes » assure Saïd Mouline. Nous émettons dix fois moins de CO² qu’en Europe - de l’ordre de 2,3 tonnes de CO² par an et par habitant –malgré un schéma énergétique ambitieux.  Il y a une prise de conscience forte, car nous subissons les changements climatiques ».Entre le solaire, l’éolien et l’hydraulique, le royaume espère produire 42% de son électricité à partir des énergies renouvelables à l’horizon 2020. En novembre, les autorités marocaines ont créé la surprise en annonçant la construction d’un méga projet solaire de plus de 6 milliards d’euros. Achevé dans dix ans, il devrait permettre d’économiser 1 million de tonne équivalent pétrole et d’éviter l’émission de 3,7 millions de tonnes de CO² chaque année. L’éolien, enfin, devrait fournir 1200 mégawatts en 2012. Aujourd’hui, le royaume compte trois fermes éoliennes dans la région du Détroit et à Essaouira. Un projet est en cours d’achèvement à Tarfaya, dans le Sud. Des sociétés industrielles comme Lafarge, l’Office chérifien des phosphates ou le groupe Ynna Holding, sont de plus en plus intéressées par l’éolien.

Dans les esprits, les choses changent…doucement. Aïcha Regragui, qui a lancé en 2008 à Agdal, dans le quartier d’affaires de Rabat, le premier pressing écologique du Maroc, admet que les Marocains, sauf dans la bourgeoisie, ne sont pour l’heure guère sensibilisés à la cause environnementale. « La majorité de la population marocaine, défavorisée, a d’autres problèmes que l’environnement », convient Brahim Abouelabbes, le président de l’AMEPN. « Il y a un travail énorme d’éducation et de vulgarisation à fournir », estime de son côté Moundir Zniber, le président de l’association Pour un Maroc vert, par ailleurs organisateur du festival africain sur l’écologie et le développement durable.

 

Profiter du marché carbone


Bien qu’il ne soit pas contraint, aux termes du protocole de Kyoto, à une réduction de ses émissions de gaz à effet de serre, le Maroc entend tirer profit des opportunités du marché carbone. Second pays sur le continent, après l’Afrique du Sud, pour les projets dits MDP (mécanismes de développement propre), le royaume pourrait réduire ses émissions de 15 millions de tonnes par an vers 2012 et atteindre 53 millions de tonnes en 2030.

Aujourd’hui, le Maroc compte une cinquantaine de projets MDP identifiés, correspondant à une réduction des émissions de l’ordre de 7,2 millions de tonnes par an. Cinq projets ont déjà été approuvés par les Nations unies : le parc éolien de 10 mégawatts mis en place à Tétouan par la cimenterie Lafarge Maroc, celui de 60 mégawat à Essaouira,  l’installation de 100 000 kits photovoltaïques en milieu rural pour le compte de l’Office national d’électricité, la décharge de Salé qui récupère le biogaz et enfin de l’utilisation de la bagasse (résidu fibreux de la canne à sucre) par une sucrerie de la Cosumar.

« Six autres projets sont à un stade très avancé », confie Ali Agoumi, expert en changement climatique, professeur à l’école Hassania des Travaux Publics de Casablanca et représentant au Maroc de la société de crédits carbone EcoSecurities. Parmi eux : les stations d’épuration des eaux usées d’Agadir et de Fès pour lesquelles le méthane sera torché et un projet de récupération de la vapeur sur le site de Jorf Lasfar par l’Office chérifien des phosphates (OCP).

Samedi 5 décembre 2009 6 05 /12 /Déc /2009 17:05

Jeune Afrique

 

Jean Pierre Elong Mbassi CGLUAL’urbaniste camerounais, secrétaire général de Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique (CGLUA), n’est jamais à court d’arguments pour rappeler le rôle central des villes.

 

Quels sont les enjeux de l’urbanisation en Afrique ?

Jean-Pierre Elong-Mbassi : L’Afrique est le continent qui s’urbanise le plus rapidement en ce moment, avec un taux de 7% par an en moyenne dans certains pays, notamment sur la façade atlantique et en Afrique australe. Dans ces régions, les villes vont doubler leur population tous les 10 ans.

Jusqu’à présent, les autorités n’ont pas pris la mesure de ce que cela signifiait. Elles ont envisagé le phénomène d’urbanisation comme un échec du développement rural.

Pourtant, l’urbanisation est un horizon naturel, les habitants se sont toujours agglomérés. Cela donne des opportunités. Il est important que les décideurs le comprennent. La vision de l’Afrique à vocation agricole  est une vue romantique, qui n’a rien à voir avec la réalité.

 

Face à la croissance urbaine, quelles sont les urgences ?

La croissance urbaine africaine est pratiquement équilibrée, entre les petites villes, les villes moyennes et les grandes villes. Mais la trop grande attention donnée aux grandes agglomérations va créer des problèmes importants. Il y a là un enjeu politique majeur que nos politiciens ne perçoivent pas car ils s’occupent de politiques politiciennes.

Par-dessus tout, dans la tête des gens, l’urbanisation doit s’accompagner de l’entrée dans la modernité. Or, la manière dont l’urbanisation est gérée aujourd’hui en Afrique fait que pour beaucoup c’est une régression. Les conditions de vie de la majorité de la population sont pires que dans les villages. Ce découplage entre urbanisation et modernité est un drame.

La plupart des pays africains ne gèrent pas l’occupation des sols, dont 90% est occupé de façon anarchique. Les bidonvilles sont un aveu d’incapacité de nos Etats. La première chose à faire c’est mettre de l’ordre urbain. C’est économiquement beaucoup plus efficace que laisser les gens s’installer n’importe comment.

 

Faut-il faire payer l’occupation du sol ?

Il ne s’agit pas de créer un marché foncier excluant, mais un marché payant tout de même. La ville se paie et il ne faut pas que ce soient les paysans qui règlent la note.

Ne rien faire payer du tout, c’est avoir des villes sous-équipées. La ville doit être un moteur économique. Savez-vous que la presqu’ile de Manhattan à New York a une valeur supérieure en termes monétaire à toutes les villes africaines ?

En Afrique, nous ne valorisons pas les bâtiments. Pour rendre ce capital vivant, il faut que les mutations soient enregistrées, que la valeur construite sur les terrains soit enregistrée.

Pour amorcer le développement économique de notre continent, le rôle de la ville est irremplaçable.

 

De quels moyens les collectivités locales doivent-elles disposer ?

Dans les pays du nord, les collectivités locales gèrent 75% des ressources publiques. Dans les pays africains, cela est inférieur à 5%. Pour crédibiliser la décentralisation et la rendre efficace, l’Etat africain devrait accepter d’attribuer une part raisonnable de ses ressources publiques. Il faudrait doubler la part des collectivités locales dans la dépense publique dans les 15 ans à venir.

Jeudi 3 décembre 2009 4 03 /12 /Déc /2009 16:50

L'Express (édition internationale)

 

Tourisme, industrie, agriculture, développement régional : la plupart des grands projets du royaume ont été concoctés par des cabinets conseil, internationaux ou marocains. Enquête sur ces discrets stratèges de l’économie.

 

On lui prête volontiers les pouvoirs occultes d’un cabinet de l’ombre, aussi effacé que puissant. Leader mondial du conseil en stratégie, le groupe américain McKinsey a travaillé ces dernières années sur les principaux « projets royaux » de développement : la stratégie régionale de développement du Souss-Massa-Draâ en 2004, le « plan Emergence » de redéploiement industriel en 2005 , le « Plan Maroc Vert » de 2008 pour l’agriculture…  Aujourd’hui, ses experts planchent sur une nouvelle stratégie nationale  dans le domaine des transports. Comme toujours, ils s’entourent de la plus grande discrétion. « Nous ne parlons jamais de nos clients,  c’est chez nous une règle absolue» indique Amine Tazi Riffi, directeur associé senior et responsable du bureau Afrique du Nord du cabinet. « Pendant quelques temps, tout le monde parlait du « plan McKinsey » à propos du plan Emergence, simplement parce qu’on ne lui avait pas encore donné un nom.  Cela a contribué  à donner l’impression que la société américaine agissait comme un cabinet fantôme. Du coup, chez McKinsey, ils sont devenus très prudents quand il s’agit de leur communication » analye un consultant.

Actif au Maroc depuis une dizaine d’années, McKinsey s’est implanté en 2004 à Casablanca. Mais ses responsables insistent sur la vocation régionale de cet établissement….  « Nous avons beaucoup d’activités en Algérie, presqu’autant qu’au Maroc », souligne Amine Tazi Riffi. Un bureau a été ouvert en Alger en 2009 et des démarches sont en cours à Tunis. Au total, McKinsey Afrique du Nord compte une quarantaine de consultants et au moins sept nationalités. Le secteur public représente 25% de son activité.

En comparaison avec d’autres pays émergents, le Maroc est un gros « consommateur » de conseil en stratégie. « Cela permet de gagner beaucoup de temps et de se mettre dans un mode d’excellence assez rapidement », estime Abdelmounaim Faouzi, directeur associé de Capital Consulting. Ce cabinet marocain,  créé y a onze ans  par des anciens d’Arthur Andersen pèse aujourd’hui 50 millions de dirhams (4,4 millions d’euros) et emploie 63 consultants recrutés dans les grandes écoles de commerces et d’ingénieurs, ou dans les universités, françaises, américaines et marocaines.  Moyenne d’âge : 33 ans.« En France, les consultants interviennent après un premier travail réalisé au sein des ministères par des technocrates, des hauts fonctionnaires, souvent des énarques. Au Maroc, les consultants arrivent dès le premier niveau, poursuit Abdelmounaim Faouzi.  Le recours à des cabinets conseil n’est pas une nouveauté au Maroc, mais il s’est accentué depuis 2002. Cela traduit une certaine ouverture. Au total, cela permet un bon équilibre entre la vision politique et l’approche des professionnels plus en prise avec les réalités de l’environnement global ». 

Le précurseur en la matière fût Adil Douiri, l’ancien ministre du tourisme. Il est le premier responsable gouvernemental à avoir fait appel à des cabinets conseil en stratégie. C’était en 2001, il s’agissait alors de définir les ambitions touristiques du royaume à travers le « plan Azur ».  McKinsey était d’ailleurs déjà de la partie, pour une étude sur le déloppement des transports aériens. « Il est le premier à avoir voulu inscrire des orientations et des objectifs à long terme, et à avoir eu le courage de prendre des engagements chiffrés en s’aidant d’un savoir faire externe.  Son exemple a fait école», souligne Nicolas Berbineau, directeur associé du cabinet local Valyans Consulting.  « Les ministres qui font appel à des cabinets conseil sont souvent, ajoute-t-il, issus du secteur privé, avec des carrières de manager assez réussies. Arrivés au gouvernement, ils décident d’appliquer les recettes du privé au secteur public ».

Avec 70 consultants, une quarantaine de missions cette année et 86 millions de dirhams de chiffre d’affaires (environ 7,6 millions d’euros), un résultat qui a triplé en cinq ans, Valyans Consulting se présente comme le cabinet marocain numéro un sur le marché du conseil stratégique. 40% de son activité porte sur le secteur public.

Valyans travaille aujourd’hui sur la mise en œuvre du « pacte Emergence II » et sur la « Vision 2020 » pour le secteur touristique. Il est également l’architecte du « plan Halieutis » présenté par le ministère de l’Agriculture et de la Pêche en octobre dernier.

Entre cabinets locaux et internationaux, la différence de coûts est de taille : un peu moins de 1 000 euros jour pour un consultant local,  entre 2 000 et 3 000 euros pour un consultant international. Avec la crise, la compétition entre cabinets au Maroc se fait plus aigue. « Les cabinets européens ont besoin d’occuper leurs équipes. Mais cette situation est temporaire », estime Nicolas Berbineau.

Pour Laurent Benarousse, directeur du bureau casablancais de Roland Berger Strategy Consultants, « ce qui fait la différence entre cabinets locaux et étrangers c’est la capacité à accéder à un benchmarking (banc d’essai NDLR)  international ». Installé au Maroc depuis 2008, le cabinet européen est associé à Capital Consulting. Un partenariat qui a séduit le ministère de la Jeunesse et des Sports pour l’élaboration de la « stratégie sport 2020 ». « Il est important d’avoir des sensibilités différentes et une connaissance du contexte local. Je vois mal des cabinets parisiens organiser des forums en régions »,  indique Abdelmounaim Faouzi.

Dernièrement, Roland Berger et Capital Consulting se sont vu confier la mission d'établir, en quelques mois, un schéma directeur d’autonomie pour l'Université, dans le cadre du plan d'urgence sur l'éducation. La taille du cabinet et la connaissance du terrain ont fait la différence. Même avantage comparatif pour Valyans, le premier cabinet à être intervenu sur ce plan éducation. « Près de 95% de nos consultants sont Marocains. Ce qui a joué également c’est que nous pouvions aligner du jour au lendemain une quinzaine de consultants à plein temps pendant plusieurs semaines », précise Nicolas Berbineau.

Si le Maroc consomme beaucoup de stratégies, il sait aussi garder la main. Certains cabinets ont dû revoir leur copie quand ils n’ont pas été tout simplement débarqués, comme le cabinet américain Booz Allen Hamilton qui avait travaillé sur le plan « Maroc Export Plus » pour le compte du ministère du Commerce extérieur. Le réajustement et la mise en œuvre de cette stratégie font aujourd’hui l’objet d’un nouvel appel d’offres. Booz Allen Hamilton a également été écarté de la vision 2020 sur le tourisme.

De stratégies en stratégies, la cohérence est-elle toujours au rendez vous ? « Nous devons nous assurer qu’il existe bien une lecture croisée. Par exemple, sommes- nous sûrs que les stratégies de l’agriculture et celles de l’environnement ou de l’énergie abordent la question de l’eau de la même manière ?  interroge Abdelmounaim Faouzi,  de Capital Consulting. Ces stratégies sont-elles en phase avec les priorités du Maroc, en termes de cohésion sociale et de développement durable ? » 

Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /Nov /2009 23:49

L'Express (édition internationale)

 

L'université publique marocaine est malade. Pour répondre aux besoins de l'économie, écoles et campus privés se multiplient.

C’est une dotation « historique » qui a été débloquée au début du mois d’octobre pour financer un « plan d’urgence » afin de réhabiliter les universités du royaume : pas moins de 12,6 milliards de dirhams, soit plus d’un milliard d’euros, sur 3 ans pour une quinzaine d’établissements et leurs 370 000 étudiants. Amélioration des bâtiments, multiplication des filières de formation, encadrement renforcé des étudiants, promotion des langues étrangères, formation des enseignements : les autorités affichent des objectifs ambitieux.

« Pour la période 2009-2012 le budget sera multiplié par 2,5. L’effort est considérable, souligne Abdelahfid Debbarh, secrétaire général du département de l’Enseignement supérieur au ministère de l’éducation nationale. Nous allons développer les formations professionnalisantes afin de répondre aux besoins de l’économie. Nous voulons qu’à l’horizon 2012 35% de nos étudiants soit inscrits en sciences et techniques au lieu de 24% actuellement ».

Deux ans après un rapport très critique du Conseil supérieur de l’enseignement (CSE), qui pointait la mauvaise qualité du système éducatif marocain, le traitement prescrit suffira t-il ?

Professeurs, étudiants, responsables politiques ou décideurs économiques, tous font le même constat : l’université publique marocaine est malade. Dans son modeste bureau de l’université Mohamed V de Rabat-Agdal, Mekki Zouaoui, enseignant-chercheur en sciences économiques ne mâche pas ses mots : « Un étudiant qui sort de l’université n’a pas les compétences promises par son diplôme. Pour qu’il devienne employable, il faut le reformater (…) Notre enseignement privilégie la scolastique et l’apprentissage par cœur sur le raisonnement. Du coup, nos étudiants sont incapables de penser par eux-mêmes. C’est un véritable gâchis. Et bien sûr, les principales victimes sont aussi les plus défavorisées socialement».

Cet échec s’explique en partie au moins par la « massification » relative de l’enseignement supérieur dans les années qui ont suivi l’indépendance, alors que le royaume n’avait pas les moyens d’une telle politique. Héritée du modèle français, l’enseignement supérieur marocain est quasiment gratuit. L’arabisation précipitée de l’enseignement primaire et secondaire dans les années 70 a achevé de déstabiliser le système éducatif. Les enseignants se sont peu à peu démobilisés. « On comprend mieux pourquoi l’université est malade quand on regarde, à contrario, ces îlots de compétence que sont nos grandes écoles d’ingénieurs et de commerce. Bâties sur le modèle français, elles sont sélectives, mais ouvertes à la mobilité sociale. Malheureusement, elles n’accueillent qu’un petit nombre d’étudiants. Et le paradoxe, c’est que nous accumulons les diplômés-chômeurs alors que les besoins de notre économie n’ont jamais été aussi importants »  souligne Abdelali Benamour, le fondateur de l’Institut des Hautes Etudes de Management -un groupe privé- aujourd’hui président du Conseil de la concurrence.


Dans un tel contexte, le « plan d’urgence » a été bien accueilli par les intéressés. Mais nombreux sont ceux qui s’interrogent sur les conditions de sa mise en œuvre. « Aujourd’hui il y a un consensus autour de la réforme de l’enseignement.  En revanche, je ne suis pas sûr que les institutions universitaires aient la réactivité souhaitée » pointe Mekki Zouaoui. « La priorité, ajoute-t-il, c’est la formation des enseignants ; Dans dix ans, la moitié d’entre eux devra être remplacée. La relève se joue aujourd’hui, parmi nos étudiants ».

Intérêts catégoriels et conservatisme s’opposent à l’évolution, pourtant nécessaire, du statut de l’enseignant. De même, le débat sur la langue d’enseignement s’avère particulièrement délicat. « Il y a beaucoup de bonne volonté, mais elle se heurte aux intérêts acquis , déplore Abdelali Benamour. Du coup, on risque de ne pas s’attaquer au cœur du problème, de ne réformer qu’à la périphérie. Alors qu’il faudrait se saisir de la question de la langue, remettre à plat l’organisation des universités, leur degré d’autonomie, la question du financement et celle de la sélection ».

Face aux pesanteurs du système public, de plus en plus de familles marocaines orientent leurs enfants, quand elles en ont les moyens, vers l’enseignement supérieur privé. Un secteur en plein boom ces dernières années. « La privatisation de l’enseignement supérieur est un mouvement que l’on observe dans de nombreux pays émergents, principalement pour des raisons budgétaires, explique Jamil Salmi, qui coordonne à Washington les programmes d’aide à l’enseignement supérieur de la Banque mondiale. En outre, le privé est plus efficace parce qu’il est plus proche du monde de l’entreprise. Et les élèves qui paient sont plus motivés. L’autre intérêt du privé est qu’il est plus proche du monde des entreprises ». Un argument revendiqué par Abderrahmane Lahlou, fondateur et directeur de Mundiapolis, un nouveau campus privé construit dans la zone d’activités de Nouaceur, une technopole dédiée aux métiers de l’aéronautique et de l’automobile. « Le véritable client c’est l’entreprise. Cela fait une vraie différence d’être arrimé aux besoins de l’économie », martèle-t-il. A Mundiapolis, les formations et les filières tentent de répondre aux besoins de l’économie en mettant l’accent sur les filières privilégiées par les plans nationaux de développement industriel : informatique, télécommunications, offshoring, électronique embarquée, management, marketing, finance, comptabilité… L’établissement s’efforce aussi d’établir des conventions de partenariat avec des entreprises susceptibles d’offrir des stages à ses étudiants ou de participer au développement de programmes de recherche. Aberrahamane Lahlou en est convaincu : « Bientôt, les investisseurs étrangers ne choisiront plus le Maroc pour sa main d’œuvre bon marché et sous-qualifiée, ni pour le prix des terrains. La vraie compétitivité se jouera sur la formation de ses cadres ». Mundiapolis a accueilli ses premiers étudiants fin septembre. A terme le campus devrait pouvoir accueillir 3 500 étudiants – ils sont 1 600 aujourd’hui- dont de nombreux jeunes originaires d’Afrique. Le projet a coûté 150 millions de dirhams, soit 9, 4 millions d’euros. Les frais de scolarité sont compris entre 50 000 et 58 000 dirhams par an (entre 4 500 et 5 000 euros par an) pour un master validé par une université étrangère. Le campus qui offre peu de bourses a conclu un accord avec la société de financement Acred pour accorder des prêts aux étudiants. Comme aux Etats-Unis ou au Canada, le remboursement des études s’effectue avec les premiers salaires.

 

Une « école du makhzen » ?

 

Pragmatisme, enseignement en prise directe avec le monde du travail : ces atouts sont également revendiqués par l’Ecole de gouvernance et d’économie (EGE), qui vient d’ouvrir ses portes à Rabat avec une première promotion d’une quarantaine d’étudiants. Parrainée par Sciences Po Paris, l’EGE a pour objectif de renouveler les élites intellectuelles du royaume afin d’accompagner le développement économique tout en encourageant la diversité sociale. « Déjà 30% de nos étudiants sont boursiers », souligne Marie Claude Azzouzi, la directrice. Le coût de la scolarité est de 65 000 dirhams par an, près de 6 000 euros. Axée sur les sciences humaines et sociales, l’EGE propose trois masters : affaires publiques ; financements internationaux de projets dans les pays émergents ; stratégies territoriales et urbaines.

Qualifiée par la presse locale « d’école du makhzen » (l’entourage royal), l’EGE, qui aura coûté 80 millions de dirhams, (un peu plus de 7 millions d’euros) est portée par la Fondation pour l’enseignement des sciences économiques, politiques et sociales. Parmi ses membres : Faïçal Laraïchi, président de la Société Nationale de Radio-Télévision (SNRT), Mustapha Bakkoury ex-président de la  Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG), Mostapha Terrab, directeur de l’Office Chérifien des Phosphates (OCP). Budget annuel de l’Ecole : 50 millions de dirhams (4, 5 millions d’euros), alimenté par les frais de scolarité, la formation continue et surtout le mécénat d’entreprises. Parmi les généreux donateurs : Attijariwafa Bank, détenue par le holding royal ONA.

« Le problème du développement du privé au Maroc c’est l’absence de cadre réglementaire, relève toutefois le directeur de Mundiapolis. Une loi existe depuis 2000, mais on attend toujours les décrets d’application. S’il n’y a pas de régulation, la qualité risque de baisser ».

Même sans cadre réglementaire, le développement du secteur privé semble inéluctable. Dans le sud, l’Institut supérieur d’informatique appliquée et de management (Isiam), fondé à l’initiative du groupe Mawarid, un consortium maroco-canadien de développement et d’éducation, prévoit d’ouvrir en 2010 un nouveau campus associé à la technopole d’Agadir. Dans la région du grand Casablanca, Miloud Chaâbi, président du holding familial Ynna a décidé de soutenir la création de l’Indiana State University of Morocco, succursale d’une université privée américaine. L’école d’informatique française  Supinfo International University prévoit de son coté l’ouverture de cinq nouveaux établissements au Maroc au cours des cinq prochaines années, afin d’accompagner le développement de l’offshoring (la délocalisation des services) dans le royaume. Après ceux de Casablanca, Rabat et Marrakech. Tandis que l’école marseillaise Euromed Management vient d’inaugurer une école sur le Campus universitaire privé de Marrakech CUPM, que Reims Management School propose au Maroc certains de ses programmes Master, l’école internationale de commerce de Rennes a décidé de s’implanter en 2010 à Rabat avec, à terme, un objectif d’un millier d’étudiants.  Les autorités, elles, souhaitent que l’enseignement supérieur privé puisse accueillir environ 20% des étudiants, au lieu de 7% actuellement. Une hiérarchie risque alors de s’établir qui verrait les grandes écoles d’Etat occuper le sommet de la pyramide avec les étudiants les plus brillants,  puis les universités privées, accessibles surtout aux jeunes issus des classes sociales les plus aisées, et l’université publique pour tous les autres.

 

Dans quelle langue enseigner ?


Les opérateurs économiques ne manquent pas une occasion de souligner l’incohérence du système marocain qui veut que les élèves soient scolarisés en arabe dans le primaire et le secondaire, puis en français dans le supérieur pour les filières scientifiques. Résultat : de nombreux étudiants qui redoutent un enseignement dans une langue qu’ils maîtrisent mal s’inscrivent dans les filières arabisantes des facultés de droit, d’économie et de lettres. Les filières des sciences sociales et humaines accueillent actuellement près de 70% des étudiants. « Nous avons un système à trois vitesses. Pour les nantis, il y a l’étranger ou les écoles privées. Eux parlent français et anglais. Ensuite, il y a les grandes écoles publiques marocaines qui forment correctement sur le plan technique, mais beaucoup moins bien pour ce qui est des langues. Enfin, la grande masse à l’université, en section arabe de droit ou d’économie, résume Abdelali Benamour, le fondateur de l’Institut des hautes études de management.  Ce sont ces derniers qui viendront grossir les rangs des diplômés-chômeurs. Car le monde de l’entreprise travaille en français. Même la fonction publique qui prend sur concours et qui officiellement utilise la langue arabe, travaille dans les faits en français »

Lui souhaite que le royaume se fixe pour objectif de parvenir à un véritable bilinguisme. « Mais là, ajoute-t-il, on se heurte au conservatisme ».

Mercredi 28 octobre 2009 3 28 /10 /Oct /2009 14:52

Jeune Afrique

 

Un business qui bénéficie de l’intérêt du roi pour la peinture, du dynamisme des maisons de ventes aux enchères et de l’appétit des collectionneurs privés et des fondations.

 


Dans la galerie d’art l’Atelier 21, à Casablanca, le 6 octobre dernier. Il est à peine 19 heures. Précédés des photographes et de la télévision 2M, les premiers invités, tendance chic ou bohème, découvrent l’exposition « Mutations ordinaires », de l’artiste marocain Hassan Darsi. Ses dorures appliquées sur des photographies de vagues déferlant sur la corniche de Casablanca ou de dents de sagesse géantes en résine questionnent. « Ce n’est pas une exposition facile à vendre, explique Aziz
Daki, directeur associé de l’Atelier 21, critique d’art et commissaire d’exposition. Hassan Darsi est connu comme artiste contemporain, régulièrement invité à l’étranger, mais il n’était pas présent dans les circuits de vente. C’est un peu une star irréductible. » « En dix-huit ans au Maroc, c’est la première fois que j’expose dans une galerie commerciale », confie Hassan Darsi. Que l’artiste réfractaire, dont le prix des œuvres s’échelonne de 8 000 à 100 000 dirhams (DH, 710 à 8 880 euros), décide enfin de franchir le Rubicon illustre l’engouement pour un marché de l’art en plein essor.

L’augmentation rapide du nombre de galeries à Casablanca (une bonne douzaine ont pignon sur rue), Marrakech, Essaouira ou Rabat en atteste. Un boom qui s’explique en grande partie par l’ouverture des premières maisons de ventes aux enchères. Le Maroc en compte cinq : la Compagnie marocaine des œuvres et objets d’art (CMOOA), la première à apparaître en 2002, suivie de MémoArts, Maroc Auction, Tanger Auction et Eldon & Choukri. Avant leur arrivée, les ventes étaient principalement enregistrées pour des artistes orientalistes à des prix se situant autour de 100 000 DH, et pour des peintures marocaines de qualité, modernes, à partir de 40 000-50 000 DH. 


Les prix multipliés par sept


Aujourd’hui, les artistes vivent mieux, beaucoup mieux. En sept ans, les prix des peintures marocaines ont été facilement multipliés par six ou sept, estiment les observateurs. La star est sans conteste le peintre et sculpteur Mahi Binebine. À 51 ans, établi à Marrakech après avoir évolué à New York, il a vu sa cote exploser, pour atteindre 1,5 million de DH (133 000 euros) lors d’une vente à la CMOOA. « Les Marocains ne sont pas habitués à de tels prix. Jamais un artiste local n’avait atteint un tel niveau de son vivant. C’est un phénomène complètement nouveau », indique Tania Bennani-Smires, sociologue de l’art et responsable du mécénat à la fondation ONA.

Les vedettes du moment s’appellent aussi Mounir Fatmi, Mohamed El Baz, Miloud Labied, Abdelkebir Rabi, Fouad Bellamine. Désormais, les œuvres majeures se vendent entre 500 000 et 1 million de DH (89 000 euros). Si l’attrait est élevé pour l’art moderne (Hassan El Glaoui, Jilali Gharbaoui, Ahmed Cherkaoui, Mohamed Ben Allal, etc.), c’est la peinture orientaliste réalisée au Maroc (Jacques Majorelle, Edy Legrand) qui bat tous les records. « Majorelle est l’artiste le mieux vendu chez nous, avec des prix qui ont atteint 300 000 euros », confie Hicham Daoudi, cofondateur de la CMOOA, qui table sur un chiffre d’affaires compris entre 85 et 90 millions de DH, avec cinq ventes cette année.

« Aujourd’hui, on estime le marché de l’art marocain à 400 millions de DH par an. Sans les barrières douanières et les restrictions à la vente – la sortie d’une œuvre d’art est soumise à l’autorisation du ministère de la Culture –, le marché serait de 1,2 milliard de DH, estime le directeur de la CMOOA. Actuellement, nous ne pouvons pas prendre de clients à l’étranger, pour lesquels nous ne pouvons garantir la livraison de l’achat. » Alors certains se débrouillent, achètent des tableaux qu’ils conservent au Maroc pour décorer leurs résidences secon­daires.

Fermé sur lui-même pour l’instant, le marché de l’art marocain est largement tiré par les particuliers, qui s’approprient 70 % du volume des ventes, et les institutionnels : les banques (Société générale Maroc, Attijariwafa Bank, Caisse de dépôt et de gestion, Bank Al-Maghrib, Crédit agricole), les compagnies d’assurances et certaines entreprises (Office chérifien des phosphates, ONA) parmi les plus actives. « La force de ce marché est de savoir que le roi lui-même en est un grand acteur », complète Hicham Daoudi. 


Cent collectionneurs privés


C’est en effet sous l’impulsion royale que l’engouement pour l’art marocain s’est développé, par mimétisme courtisan, souci du placement ou par passion pour l’art marocain. Les grands collectionneurs seraient une bonne centaine. Parmi eux, les frères ennemis de l’immobilier : Anas Sefrioui, PDG du groupe Addoha, et Miloud Chaabi, à la tête d’Ynna Holding. Le premier affiche son penchant pour le peintre marrakchi Hassan El Glaoui, spécialisé dans les fantasias et la représentation de chevaux. Le second collectionne les toiles de Jilali Gharbaoui, précurseur de l’art abstrait au Maroc. On compte également le financier Fadel Iraqi, l’ancien patron de la CGEM et président du groupe Saham, Moulay Hafid Elalamy, l’avocat et homme d’affaires Mohamed Berrada (actionnaire de Colorado) ou encore Abdelaziz Tazi, président du conseil de surveillance de Société générale Maroc.

« C’est très souvent dans un esprit identitaire que l’achat se produit, plus que dans un esprit spéculatif. C’est toute la différence entre le Maroc et le Moyen-Orient. À Dubaï, par exemple, on observe des phénomènes de foire. On achète un jour, on revend le lendemain. Quelqu’un qui achète une pièce au Maroc la revend très difficilement et ne cherche pas à effectuer un bénéfice immédiat. En huit ans, les gens qui ont acheté chez moi n’ont jamais revendu leurs œuvres », assure Hicham Daoudi.

Le profil des acheteurs change pourtant. La génération de collectionneurs fortunés de 50 à 70 ans est suivie par un public plus jeune de cadres ayant entre 30 et 40 ans. « Ils vont souvent se priver pour acheter en plusieurs fois des pièces comprises entre 25 000 et 40 000 DH », indique le directeur de l’Atelier 21. La crise ? « Il y a un tassement des prix, mais nous n’avons pas ressenti de baisse de la demande », souligne ce dernier. Il est vrai que les fondations, l’un des piliers majeurs du business de l’art, animent en permanence le marché (acquisitions d’œuvres, expositions, colloques…). La fondation Société générale prépare ainsi une exposition collective sur le thème du corps. Nichée au siège de la banque à Casablanca, la collection de l’établissement, démarrée dans les années 1970, compte 1 050 œuvres. « Nous achetons en moyenne entre 10 et 20 œuvres chaque année. Récemment, nous avons acquis des tableaux d’Edy Legrand, de Chaïbia Tallal et de son fils, de Gharbaoui… », indique Mohamed Rachdi, responsable du mécénat. De son côté, la fondation ONA participe largement à travers les Villas des arts de Casablanca et de Rabat, musées d’art contemporain, à la promotion des artistes marocains grâce à une collection qui comprend 700 œuvres. Soit, toutefois, trois fois moins que la collection Actua, la fondation d’Attijariwafa Bank. Créée en 1997, elle compte près de 2 000 œuvres. Les achats ont été interrompus en 2006, le président de la banque ne souhaitant pas concourir à l’emballement des prix. « Aujourd’hui, la politique est de conserver, répertorier, valoriser, diffuser la collection auprès des jeunes publics », souligne Ghita Triki, responsable de la fondation. « Avec la structuration du marché et l’ouverture attendue du Musée national d’art contemporain à Rabat, la valeur marchande des artistes devrait encore s’accroître », estime Hicham Daoudi.

Mardi 13 octobre 2009 2 13 /10 /Oct /2009 13:58

Jeune Afrique

 

Avec la baisse du nombre de personnes à charge et le recul de l’indice de fécondité, la pression se relâche sur les pouvoirs publics et la population active. Qui disposent désormais d’une plus grande marge de manœuvre.

 

Seule région du monde arabe ayant véritablement achevé sa transition démographique, avec moins de 3 enfants par femme, le Maghreb dispose désormais d’une fenêtre d’opportunité, moment historique où la structure de la pyramide des âges pourrait permettre un véritable décollage économique. Avec moins d’enfants et un faible nombre de personnes âgées à charge par individu, les pouvoirs publics et les ménages disposent d’une marge de manœuvre plus grande. Pour l’Algérie et le Maroc, les personnes âgées de 65 ans et plus ne représentent que 5% de la population totale.

« Le Maghreb dispose aujourd’hui d’une plus grande classe d’actifs, des adultes qui peuvent travailler, épargner, investir (…) Le défi est d’investir maintenant dans les jeunes générations, dans l’éducation, la santé, de construire une cohorte capable de pousser la croissance, comme ce fut le cas dans les années 70 et 80 pour les dragons asiatiques », estimait Thoraya Ahmed Obaid, directrice du Fonds des nations unies pour la population (Fnuap), en marge du 26ème Congrès international de la population, fin septembre, à Marrakech

Pour Prem Chandra Saxena, chercheur indien, la fenêtre d’opportunité ouverte début des années 70 se refermera en 2018 pour la Tunisie et l’Algérie, et en 2035 seulement pour le Maroc (67 ans de dividendes démographiques).

Le ralentissement démographique devrait ainsi permettre de souffler et de consacrer davantage de fonds à renforcer la qualité et la spécialisation de l’éducation. « Quand une population croit à 4% comme c’était le cas dans les années 60 et 70 pour le Maroc et l’Algérie, vous devez parer au plus urgent, construire des écoles vaille que vaille, former des maitres à la va vite, scolariser à tout prix », indique Youssef Courbage, démographe chercheur à l’Institut national d’études démographiques (Ined) à Paris.

 

Vers une transition démocratique ?

 

En revanche, le marché de l’emploi devrait être sujet à tensions. Selon Kamel Kateb, également chercheur à l’Ined, les générations nées au cours des années 80 et au début des années 90 seront plus nombreuses à se présenter sur le marché du travail. Et il faudra attendre les générations nées après 1995 pour que les effectifs deviennent moins importants. Si l’on en croit les estimations de l’ONU, la population active algérienne totale atteindra les 18,5 millions de personnes en 2020. Pour répondre à la demande projetée, il sera nécessaire, selon le chercheur, de multiplier par 2 le nombre d’emplois existant aujourd’hui.

La transition démographique est-elle le prélude d’une transition démocratique ? C’est la conviction de Youssef Courbage, coauteur avec Emmanuel Todd du « Rendez vous des civilisations ». « La transition démographique, analyse t-il, c’est aussi le desserrement de la pression à l’intérieur des familles. Avec 7 enfants, le pater familias devait faire régner une discipline de fer. Avec deux enfants vous pouvez vous permettre d’être plus démocratique. Or qu’est ce que  la société, sinon une extrapolation de la famille ?».

Pour ce dernier, l’islamisation d’une partie de la population marocaine ces dernières années, s’explique notamment par une transition démographique brutale, avec ses conséquences sur les relations de genre, le rôle de la femme et son émancipation, la pratique de la contraception.

« Il peut y avoir une perception de déloyauté parce que les femmes sont plus libres de leurs corps, dans des sociétés qui étaient masculines, machistes, cela est déstabilisant ». Mais à l’instar de ce qu’a connu l’Europe, cette déstabilisation ne serait que temporaire.       

L’indice de fécondité ne reflète pas seulement la possibilité de croissance d’une population, mais aussi ses mentalités, modernistes ou traditionnalistes. « Pendant longtemps, on a dit que les pays arabes et musulmans étaient incapables de se moderniser, notamment sur le plan mental et démographique. Aujourd’hui, les femmes en Tunisie ont quasiment le même nombre d’enfants qu’en France, laquelle a débuté sa transition au milieu du 18ème siècle. C’est dire si les transformations au Maghreb ont été rapides ».

Samedi 10 octobre 2009 6 10 /10 /Oct /2009 18:44


Selon Youssef Courbage, démographe chercheur à l'Institut national d'études démographiques (Ined) à Paris, la Tunisie, le Maroc et l'Algérie devraient enfin récolter les fruits de la transition démographique, aujourd'hui achevée. Avec la baisse du nombre d'inactifs, la pression se relâche sur la population active.

Comment s’est opérée la transition démographique dans les pays du Maghreb ?

Youssef Courbage : L’indice de fécondité ne reflète pas seulement la possibilité de croissance d’une population, mais beaucoup également les mentalités, qui sont plutôt modernistes ou traditionnalistes.

Aujourd’hui, les situations au Maroc, en Tunisie et en Algérie sont assez proches, avec en moyenne 2,2 enfants au Maroc et en Algérie, un peu moins en Tunisie. La transition démographique dans ces pays s’est faite de manière très rapide, ceci étant, les trajectoires ne sont pas comparables.

Quelles sont ces trajectoires ?

La Tunisie a une certaine longueur d’avance. Parce que c’est un petit pays et aussi en raison d’une politique volontariste, alliée dans les années 50 à un code de la famille très moderniste.
Le Maroc a démarré sa transition dans les années 75, en raison de la crise économique liée aux phosphates et la féminisation du marché du travail. 
Ce qui a joué aussi dans le cas du Maroc, c’est l’impact de la forte communauté marocaine émigrée, véhicule de modernisation.

En Algérie, au sortir de la guerre, le taux de fécondité était de 8,3 enfants par femme. Inconsciemment, il s’agissait de compenser les pertes de la guerre. Et jusqu’au contre choc pétrolier de la deuxième moitié des années 80, la politique démographique était très pro-nataliste.
En raison de la crise économique, l’Algérie a changé son fusil d’épaule et introduit une politique extrêmement virulente pour maitriser la fécondité. Si l’on ajoute l’instruction, l’urbanisation de la société, le contact avec les migrants, cela fait que la transformation en Algérie a été spectaculaire à partir de la fin des années 80.

Aujourd’hui, le Maghreb sur le plan démographique est beaucoup mieux loti que le reste du monde arabe, le Proche Orient notamment.

 

La transition démographique achevée. Quelles conséquences sur l’économie ?

Ces trois pays entrent dans une phase où ils vont recueillir les dividendes, les bénéfices de la démographie. Pendant longtemps, ces pays devaient consacrer une masse de capitaux très importante pour faire face à la croissance de la population. Maintenant ils peuvent souffler.
Quand une population croit à 4% comme c’était le cas dans les années 60 et 70 pour le Maroc et l’Algérie, vous devez parer au plus urgent, construire des écoles vaille que vaille, former des maitres à la va vite, scolariser à tout prix. Désormais, ces pays peuvent améliorer la qualité de l’éducation, allonger la durée des études, prévoir plus en terme d’éducation secondaire et universitaire, spécialiser l’enseignement, investir dans la santé.
Le Maghreb est dans la phase où les tranches de population d’âge actif croissent plus vite que les inactifs. Quand le rapport de dépendance est moins élevé, les actifs peuvent épargner et investir plus.
Le ralentissement démographique joue aussi en faveur d’une baisse des inégalités.
Publié dans Econostrum.info

Samedi 26 septembre 2009 6 26 /09 /Sep /2009 19:47

Dernier né du groupe sud-africain Kerzner, la station balnéaire de Mazagan au Maroc ouvre ses portes. Dans la veine des resorts luxueux et démesurés du groupe à travers le monde, Mazagan table sur 4 millions de visiteurs par an. La légende Sol Kerzner continue.

 

A 74 ans, Sol Kerzner, le Donald Trump d’Afrique du Sud, l’une des plus grosses fortunes de la planète, inventeur du « resort », n’a rien perdu de son audace. Son nouveau pari : attirer près de 4 millions de visiteurs par an à Mazagan Beach Resort, à El Jadida, situé à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Casablanca. L’ouverture de la station balnéaire est prévue en octobre.


Pour créer de toutes pièces cette nouvelle destination, auréolée d’un hôtel 5 étoiles, d’un golf de 18 trous, de 8 restaurants, d’un centre de conférences, d’un spa, d’un night club, de villas résidentielles et d’un casino, le groupe Kerzner n’a pas lésiné sur les moyens. Au total, 3,1 milliards de DH (environ 300 millions d’euros) ont été déboursés pour l’aménagement sur 250 hectares de la première phase du projet. Aux côtés de Kerzner International, les actionnaires CDG Développement, la Somed et Mamda/MCMA se sont engagés. Le promoteur sud-africain prévoit même d’être bénéficiaire dès la première année d’exploitation, tablant sur 1,35 milliard de DH de chiffre d’affaires. Sa carte maitresse : une licence de casino exclusive dans un rayon de 200 kilomètres, qui devrait attirer les noctambules et nombreux joueurs de Casablanca. Et la condition express de sa venue au Maroc.


Mazagan ? Du luxe abordable, avec des chambres comprises entre 1 500 et 6 000 DH, pour séduire une clientèle marocaine et française d’abord, mais également européenne et issue du Moyen Orient. Près de 1 200 personnes ont été recrutées et formées à la « luxe attitude ». « Nous avons déjà investi 12 millions de dirhams dans la formation. Pour l’année prochaine, 30 millions sont déjà prévus », indique Marie-Béatrice Lallemand, PDG de Mazagan. Selon elle, la crise ne devrait pas affecter la destination, qui pourrait au contraire bénéficier du choix de séjours loisirs et séminaires, moins lointains.


Fantasque, Sol Kerzner ? Plus qu’il n’y parait, lui qui reçoit le plus simplement du monde, en short et chemisette. A son actif : des hôtels de luxe pharaoniques, des casinos à travers le monde, des parcs aquatiques gigantesques, des golfs signés Gary Player (lui aussi natif de Johannesburg), des vedettes planétaires conviées à des fêtes folles. Un univers glamour et aussi un sens professionnel avéré, une redoutable machine dans l’industrie du tourisme.


« Je suis tombée amoureuse du projet et du site. Il existe peu de projets de cette taille là au monde en ce moment, du moins à trois heures de Paris (…) Tous, on rêve un jour de travailler pour Sol Kerzner », confie Marie-Béatrice Lallemand, ancien directeur du groupe hôtelier Concorde à Paris (Le Lutécia, le Crillon, l’Hôtel Martinez).

 

Sol Kerzner, la légende

 

Né en 1935 dans un quartier pauvre de Johannesburg, Solomon Kerzner est le benjamin d’une famille de quatre enfants d’immigrés russes. Pendant de nombreuses années, ses parents sont épiciers, ils se tuent à la tâche. Puis, ils rachètent un petit hôtel et migrent à Durban. A 25 ans, diplômé en comptabilité à l’Université de Witwatersrand à Johannesburg, Sol Kerzner rejoint  l’une des plus grosses sociétés de Durban, où il est nommé associé junior.


Profitant de l’absence de ses parents, la légende raconte qu’il aurait revendu l’hôtel familial et racheté un vieil établissement sur la plage déserte d’Umhlanga Rocks. Il a 29 ans et vient de réaliser son premier coup. Avec le soutien d’investisseurs, anciens clients, il fait construire le Beverly Hills et créé le premier 5 étoiles d’Afrique du Sud. Il invente ici le concept de resort qui intègre hôtel et loisirs.


Quelques années plus tard, en 1977, il créé Sun City (surnommée rapidement Sin City, la ville du péché) dans un ancien bantoustan semi-désertique, à deux heures de Johannesburg. Spectaculaire, le resort, inspiré du thème des mines du roi Salomon, comprend 4 hôtels, un lac et une forêt tropicale artificiels, deux parcours de golf et surtout un casino, à une époque où les jeux d’argent sont interdits par le régime d’apartheid.


L’Afrique du Sud, Sol Kerzner y est revenu cette année, 17 ans après avoir vendu ces actifs dans Sun City, en inaugurant en avril, au Cap, un hôtel de sa marque One & Only, le nec plus ultra à raison de 500 euros minimum la nuit.

Entre temps, Kerzner n’a pas chômé. En 1994, il met le cap sur les Bahamas et fait de l’Atlantis Paradise Island, sur le thème de l’Atlantide, l’un des resorts de luxe les plus gigantesques au monde. L’Atlantis compte près de 3 000 chambres, le plus grand parc marin de la planète, une marina pour yachts de luxe, un casino et un golf. En 2008, il remet ça, à Dubaï cette fois. Construit sur une île artificielle pour 1,5 milliard de dollars, l’Atlantis The Palm comprend plus de 1 500 chambres et un parc aquatique.


Dans les tuyaux: le lancement de deux établissements One & Only à Zanzibar et au Costa Rica. Mazagan, surtout, devra faire ses preuves. Sol Kerzner ambitionne déjà de développer les deux autres tranches du projet et d’exporter le concept.
Article publié dans African Business

Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /Août /2009 18:51

Les vacances sont l’époque de retours temporaires au pays, pour les familles de migrants marocains. Mais un nombre croissant de jeunes, surtout des deuxième et troisième générations, généralement diplômés, choisissent de s’installer définitivement dans le pays qui a vu naître leurs parents ou grands-parents.


"Je me sens plus marocain que belge. J’ai grandi en Belgique sans l’avoir choisi. En rentrant au Maroc, j’ai eu l’impression de décider de ma vie", explique Abdrahman Elkafil, directeur de la société informatique Nextma, à Casablanca. Originaire de Gosselies, en Belgique, il a décidé de refaire sa vie avec sa famille dans la capitale économique du Maroc, il y a presque deux ans.


Tentés par le dynamisme économique du Maroc, en particulier des secteurs de la banque, de l’aéronautique, de l’automobile, de l’informatique et de la communication, de plus en plus d’enfants de l’immigration en France ou en Belgique optent pour le retour au pays d’origine de leur famille. Il est difficile d’avoir des chiffres. Mais les curriculum vitae envoyés aux chefs d’entreprise et cabinets de recrutement témoignent d’un intérêt grandissant, que la crise financière mondiale pourrait encore accentuer. "Pas une semaine ne passe sans que l’on reçoive des demandes", indique Jamal Belahrach, 46 ans, directeur de Manpower, une société de placement, et président du Réseau international des talents marocains (RITM), qui regroupe ces jeunes de seconde et troisième générations.


"Généralement, ces candidats ont entre 27 et 35 ans ; ils sont plutôt bien diplômés, avec une première expérience professionnelle qui s’achève. Ou alors, ils souhaitent passer à autre chose, car ils en ont assez de la France, d’un modèle dans lequel ils ne se retrouvent pas", explique Jamal, lui-même originaire de Normandie. Son retour au Maroc il y a douze ans fut loin d’être évident. "En arrivant, la plupart d’entre nous sommes complètement décalés ; le fossé culturel est profond. Au début, on a tendance à tout comparer et à passer pour un donneur de leçons. Il faut réapprendre à communiquer", confesse-t-il. Regard sur les femmes, pratique du ramadan, qu’en dira-t-on… : les pesanteurs sociales sont fortes pour les nouveaux venus, qui gardent l’image biaisée du Maroc des vacances et se débrouillent en darija, l’arabe dialectal, sans maîtriser l’arabe classique, celui du pouvoir politique et de la télé.

"Le Maroc m’a donné une chance"


Pour Nawal El Kahlaoui, jeune femme de 35 ans au tempérament volontaire, rentrée il y a 8 ans, associée chez Shop com & the City, une agence de marketing de Casablanca, le départ de la banlieue française qui la vue grandir ne s’est pas fait sans amertume. Diplômée en pharmacie-chimie et titulaire d’un master d’une grande école de commerce, Nawal a fait ses bagages lorsqu’on lui a conseillé de changer le nom inscrit sur ses lettres de candidature, après en avoir envoyé une centaine, restées sans réponse. "J’ai été une élève modèle, une citoyenne modèle. Enfant de la République, j’attendais beaucoup de la France, mais pas à ce qu’on me dise de changer de nom. Le Maroc, lui, m’a donné ma chance", raconte-t-elle.


Selon Fatima El Ouafi, 48 ans, journaliste au quotidien L’Économiste, rentrée depuis une vingtaine d’années, le regard sur ces binationaux issus de l’immigration a changé : "De la deuxième génération, très peu sont revenus, et encore moins de façon volontaire. C’était le plus souvent des immigrés expulsés en raison de la double peine ou des jeunes filles que l’on renvoyait pour se marier. La perception du retour au pays était négative. Aujourd’hui, ce sont des jeunes qui viennent avec une opportunité d’emploi ou d’évolution de carrière."

Entre deux nationalités


Jamal Belahrach relate son parcours difficile dans un livre-témoignage intitulé Un rêve marocain. "Il faut se justifier en permanence, faire ses preuves des deux côtés. Nous ne sommes pas reconnus membres de la communauté française au Maroc. Il a fallu que je bataille très fort pour pouvoir devenir conseiller économique du commerce extérieur français. La Chambre française de commerce et d’industrie du Maroc (CFCIM, Ndlr) interdit toujours à un binational comme moi, d’être élu à sa tête. Pour quelles raisons ?", s’interroge le manager de Manpower. Selon les explications de la CFCIM, son président est français, par tradition. Or, selon les autorités locales, un binational est d’abord marocain.


Les Belgo-Marocains de retour s’installent, eux, généralement dans la région de Tanger, dont le développement économique s’organise autour du port. La plupart des familles marocaines émigrées en Belgique sont en effet originaires du Rif, dans le nord et le nord-est du pays.
"Comme beaucoup d’enfants d’immigrés, j’ai toujours pensé à rentrer, précise Abdrahman Elkafil. J’avais pourtant un très bon poste en Belgique. Ici, à la limite, je dépense plus. Mes enfants sont à l’école française, payante, et j’ai perdu mes avantages sociaux. Mais le Maroc offre d’autres avantages." Cet autodidacte, aujourd’hui à la tête d’une entreprise spécialisée dans le logiciel libre, qui lorgne vers l’Afrique pour se développer, compte passer de quatre à dix employés à la fin 2009.


Selon une étude de l’institut français de sondages BVA, à la demande du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, rendue publique mi-juillet, 26 % des enfants de migrants marocains résidant en France et 15 % de ceux résidant en Belgique envisageraient un retour définitif au Maroc.
Article publié dans Syfia

Journaliste presse et reporter d'images indépendante, spécialiste de l'Afrique, je réside au Maroc depuis 2007.

Publications et reportages pour France Ô, L'Express, La Croix, Econostrum, New African, African Business, etc.  

 

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